À la recherche d’un nouveau projet politique et social

31/01/2018

En octobre 1988, les manifestations populaires, décisives, ébranlent l’Etat-FLN et l’engagent à procéder à des réformes majeures et inédites. La nouvelle constitution du 23 février 1989, libérale -multipartisme, liberté de presse, libéralisation du champ associatif, droit syndical et de grève… - crée une dynamique politique et sociale de grande envergure. C’est une expérience unique dans l’histoire de l’Algérie post-indépendance.

Paradoxalement, la recomposition fondamentale du champ politique et partisan bénéficiera, en premier lieu, au courant religieux. Aux élections communales du 12 juin 1990, (premier suffrage démocratique depuis 1962), les candidats du Front islamique du salut (FIS), le porte-drapeau le plus emblématique du courant islamo-radical en Algérie, sont plébiscités. Ils le seront aussi au premier tour des législatives, le 26 décembre 1991. Entre les deux suffrages, le parti perd un million de voix. Il reste, toutefois, le principal mouvement politique de masse en ce début des années 1990 et grand favori pour l’obtention de la majorité absolue au second tour, prévu le 16 janvier 1992.

En revendiquant publiquement l’instauration d’une République islamique et en déclarant vouloir remettre en cause les libertés individuelles et collectives, garanties par la constitution de 1989, le FIS suscite la défiance d’une partie de la population et de la société civile. Cette situation provoque la démission du président de la République Chadli Bendjedid, le 11 janvier 1992 et l’annulation du second tour des élections législatives. Appelé à diriger le Haut comité d’Etat, direction collégiale provisoire mise en place pour diriger le pays, Mohamed Boudiaf, principal fondateur du FLN en 1954 et animateur du premier parti d’opposition en Algérie (Parti de la révolution socialiste), est assassiné en public à Annaba, le 29 juin 1992, six mois après son retour d’exil.

Ces évènements tragiques consacrent la fin de la brève parenthèse enchantée du Printemps algérien de 1988. Dès lors, le pays entre dans une phase de terrorisme et d’instabilité politique : c’est la période de la Tragédie nationale des années 1990.

Des raisons objectives expliquent l’échec de l’expérience démocratique algérienne, l’exacerbation de la violence, du fanatisme religieux et l’émergence d’un terrorisme sanguinaire et barbare, trente ans après l’accession de l’Algérie à l’indépendance.

Un islam politique en échec

En accédant au pouvoir en février 1979, le président Chadli enclenche le processus de renoncement à l’option du socialisme. Ce basculement ne s’est pas circonscrit qu’à la sphère économique. Le modus-vivendi d’une Algérie progressiste et relativement sécularisée, legs du mouvement national, de la Guerre de libération nationale et des deux décennies de romantisme révolutionnaire, est récusé au profit d’une réislamisation de la société sur fond d’arrangements politiciens.  L’adoption, en juin 1984, du Code de la famille marque le recul de la gauche du FLN et le renforcement du courant islamo-conservateur au sein du parti unique.

La nouvelle configuration politico-sociale favorise, de fait, le développement d’un prosélytisme religieux offensif et un maillage efficient de la société par les tenants d’un islam dont le référent n’est plus le seul sunnisme malékite traditionnel, en vigueur au Maghreb. Organisée et contrôlant un nombre considérable de lieux de culte, la mouvance islamiste impose à l’Etat ses exigences et sa force. Le discours politico-religieux du FIS suscite un réel intérêt dans toutes les franges de la société et dans les institutions publiques où son programme est perçu comme un modèle réconciliant l’Algérien avec son « authenticité ». Le discrédit du projet socialiste et les atermoiements du courant démocratique renforcent l’idée que seul le projet islamiste serait susceptible de changer la société tout en mettant fin à l’ancien système, jugé prébendier et clanique.

Pensé dans une optique de confrontation avec le pouvoir, le FIS a surestimé ses capacités intrinsèques (mobilisation, propagande, financement…) et mal évalué le rôle et le positionnement de l’institution militaire dans les rouages de l’Etat et de ses centres de décision. Au final, le contre-projet islamiste du FIS montrera, lui aussi, ses limites, faute d’un appareil idéologique solide et de pragmatisme politique. Ses slogans manichéens et populistes ainsi que ses imposantes manifestations publiques ne pouvaient constituer les ferments d’une dynamique de prise de pouvoir.

L’impossible sortie du tout-pétrole

Le projet islamiste disqualifié, le pays a été en attente d’une alternative politique et économique qui romprait avec la dogmatique conception du tout-État sécuritaire et in fine dépasser le syndrome du terrorisme. La hausse conséquente des revenus des hydrocarbures pourrait favoriser le lancement de réformes structurelles et une gestion des questions sociales.

Devenu président de la République en avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, produit du système du parti unique, ne concevait le pouvoir qu’à l’aune de sa durée et pérennité. Ainsi, sa stratégie s’est articulée autour d’un autoritarisme d’Etat, une concentration des pouvoirs et une limitation progressive des libertés publiques.

L’aisance financière, quant à elle, a d’abord été mobilisée pour la consolidation et l’entretien du réseau clientéliste. Elle a également été utilisée dans les négociations avec des catégories sociales afin de prévenir toute contestation violente ou une remise en cause du régime (jeunes, chômeurs, anciens appelés, corporations…).

Au cours de cette période, d’importants projets ont été mis en œuvre (construction de logements, routes, universités…). Cependant, ce volontarisme n’a pas abouti à un décollage économique et à une progression (ou un maintien) du niveau de vie des Algériens. Dans la même optique, l’Etat et ses institutions n’ont pas pris en compte les transformations de la société, telles que l’inversion démographique ou le départ à l’étranger de centaines de milliers de cadres et d’étudiants.

Le recours récurrent et systématique à l’Etat-providence et à son corollaire la manne pétrolière montre que l’Etat ne s’est toujours pas affranchi de ses anciennes pratiques fondées sur une vision court-termiste et d’opportunité. Par conséquent, faute d’un projet cohérent et fédérateur, le pays est plus que jamais confronté à une dévitalisation de ses institutions politiques (Assemblée nationale, Sénat…), des organes de gestion publique et de contrôle (ministères, Cour des comptes) et à l’affaiblissement des contre-pouvoirs (partis politiques, presse…).

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