Préserver la biodiversité necéssite plus que la conservation des espèces

25/10/2018

Parmi les problèmes environnementaux mondiaux, pour la majorité de la population, la première préoccupation est le changement climatique. La perte de biodiversité passe généralement au second plan. Le lien entre ces deux phénomènes est également largement ignoré.

La Convention des Nations Unies sur la diversité biologique, élaborée à Rio en 1992, définit la biodiversité comme « la variabilité des organismes vivants de toute origine, y compris (...) la diversité au sein des espèces, entre espèces et des écosystèmes ». Les deux premiers sont communément compris, respectivement, comme la diversité génétique et la diversité des espèces. L'inclusion des écosystèmes, tout en englobant la variété des paysages et des habitats terrestres et aquatiques, implique certainement que ceux-ci doivent être conservés en tant qu'entités fonctionnelles, tout comme les espèces doivent être conservées en tant que populations d'organismes vivants dans leurs habitats naturels.

Ainsi, la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique (CDB) a étendu ses objectifs au-delà de la conservation des espèces individuelles ou de leur variété génétique, pour englober également le maintien de systèmes écologiques fonctionnels. Des décennies avant la CDB, des mouvements de conservation étaient déjà organisés pour reconnaître les espèces en péril et prévenir leur extinction. L'opinion publique, les institutions privées et les gouvernements étaient mobilisés pour fournir des ressources financière et juridiques aux mesures de conservation visant ces espèces. L'Union internationale pour la conservation de la nature, fondée en 1948, établit une Liste rouge des espèces menacées depuis 1964. Cette liste est une norme de référence pour la CDB elle-même, pour le Fonds pour l'environnement mondial (le principal instrument de financement de la Banque mondiale en matière d'environnement) et pour de nombreuses autres ONG et agences nationales ou internationales.

Les listes rouges n'accordent pas le même traitement à tous les groupes d'organismes vivants. Elles ne le peuvent pas. Il existe des différences spectaculaires dans le degré de description des espèces, allant des oiseaux - pour lesquels moins de 5 % de nouvelles espèces devraient être découvertes dans le monde entier - à la plupart des invertébrés - pour lesquels il est probable que 80 à 95 % des espèces n'ont pas encore été décrites ou même collectées par des scientifiques. La situation est encore pire pour les groupes microscopiques, comme les bactéries, pour lesquels le concept classique d'espèce doit être revu ou abandonné.

L'étendue géographique de nos connaissances sur la biodiversité est également très inégale. Elle est assez complète pour l'Europe et l'Amérique du Nord, mais beaucoup moins pour les autres continents. En haute mer et sur terre, il existe également d'immenses domaines inconnus, comme la canopée des forêts tropicales.

Il n'est donc pas surprenant que les évaluations de l'évolution de la diversité biologique reposent dans une large mesure sur certains groupes pour lesquels on dispose de données plus nombreuses et de meilleure qualité : les vertébrés terrestres (oiseaux, mammifères, reptiles et amphibiens), les plantes à fleurs et certains groupes d'invertébrés comme les papillons, les fourmis, les abeilles et les grands mollusques. Bien que ces évaluations soulignent la proportion d'espèces en péril au sein de chaque groupe, l'attention du public est limitée à certaines espèces chéries, très médiatisées.

Ceci est problématique. De nos jours, l’essentiel des analyses environnementales et des mesures stratégiques proposées soulignent l'importance vitale de maintenir l'intégrité et le fonctionnement de systèmes écologiques entiers. À cet égard, de nombreux organismes discrets et peu connus sont très importants sur le plan fonctionnel ; par exemple, les bactéries, les champignons et les vers qui vivent dans le sol sont essentiels à la circulation et à l'approvisionnement complexes en nutriments des plantes et des animaux. Cela soulève un certain nombre de questions, dont deux sont soulignées ici :

1) Ces groupes d'organismes importants sur le plan fonctionnel - ou, plus important encore, les processus environnementaux qu'ils entraînent - peuvent-ils être surveillés uniquement en évaluant des organismes de plus grande taille ?

Dans une certaine mesure, la diversité des vertébrés et surtout des plantes dénote l'intégrité des systèmes et processus écologiques dont ils font partie. Cependant, ils sont loin d'être suffisants pour cela. Des évaluations plus étayées et plus fiables ne peuvent être obtenues qu'en se concentrant directement sur les groupes qui ont connu des rôles clés dans les fonctions de l'écosystème qui rendent service aux humains : bactéries qui traitent l’azote, vers de terre dans le sol, insectes pollinisateurs, etc.

2) Les ressources de conservation sont-elles concentrées sur des espèces et des groupes charismatiques, au point de nuire à la recherche et à la gestion des composantes dont le fonctionnement est critique pour le biote de la planète ?

Les espèces charismatiques attirent la sympathie et le soutien du public, ce qui incite les gouvernements et les entreprises à les soutenir. On dit souvent qu'il s'agit d’« espèces parapluie » efficaces, dont la préservation protégera d'autres espèces et même des habitats entiers. Cela a des conséquences pour le moins équivoques. Les environnements qui abritent un favori mondial, comme le panda, reçoivent un soutien important et permanent. En parallèle, la majorité des environnements en péril, faute d'une espèce championne ou de visibilité dans les médias, sont totalement négligés.

Étant donné le manque de ressources pour l'action environnementale, la concentration sur les organismes charismatiques compromet inévitablement l'investissement dans d'autres groupes importants sur le plan fonctionnel. L'ensemble de la stratégie d'allocation des ressources financières et humaines concernant la conservation de l'environnement et des ressources naturelles doit être reconsidérée. Toutefois, il faut d'abord bien comprendre que les fonctions écologiques vitales dépendent du rétablissement et de la gestion d'ensembles entiers d'espèces peu visibles et, plus encore, du maintien des interactions biologiques et physiques qui orchestrent les fonctions elles-mêmes.

Il serait inutile et naïf de proposer une réallocation radicale des fonds de conservation vers la régénération et le maintien des processus écosystémiques. Les espèces et les groupes charismatiques conserveront l'affection du public et, par conséquent, leur valeur de marque pour les partenaires institutionnels. Mais de nos jours, il semblerait raisonnable que les composantes de la biodiversité impliquées dans le maintien des processus et services écologiques requis par les humains reçoivent au moins autant d'attention et d'efforts. C’est déjà partiellement le cas dans les objectifs fixés au niveau mondial, mais cela demeure en grande partie des déclarations de principe (peu suivies d’effets et aux budgets dérisoires)

Les principales composantes de la biodiversité des processus écosystémiques devraient être automatiquement incluses dans tout l'éventail des initiatives environnementales : inventaires, études d'impact, études servant de base aux actions de gestion et de régénération. Elles ne devraient pas être un complément occasionnel ou être limitées à certaines interactions particulières, comme la récente initiative mondiale en faveur des pollinisateurs. Conserver la biodiversité, c'est bien plus que sauver des espèces fragiles des risques causés par l'activité humaine, c'est préserver les organismes et les processus qui sont essentiels à la qualité actuelle et aux perspectives d'avenir de la vie humaine sur cette planète.

Traduction : Aurélie Louchart

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