Pourquoi votre assurance auto et votre Apple Watch menacent l’État-providence ?

17/04/2019

Il y a quelques années, les compagnies d’assurance automobile ont commencé à proposer des polices dites « Payez-en-fonction-de-votre-conduite » (Pay-How-You-Drive - PHYD) qui lient directement la cotisation du client à son comportement au volant. Ces polices d’assurance ont été mises en place dès qu’il a été possible d’observer et de rapporter un comportement routier individuel grâce à des dispositifs de traçage (dont les téléphones mobiles). Ces dispositifs enregistrent et transmettent en temps réel des informations ayant une pertinence actuarielle - c’est-à-dire utiles pour les calculs de risques chez l’assureur. Sont recensés et évalués le nombre de kilomètres parcourus, les horaires de conduite, la vitesse (absolue et par rapport aux limitations de vitesse), les accélérations, les freinages et leur rudesse, les embardées, etc. À moyen terme, ces technologies - qui peuvent sembler inoffensives – sont de nature à menacer gravement les fondements politiques de l’État-providence. 

Les polices PHYD sont attrayantes pour les compagnies d’assurance, car elles lient la probabilité qu’un conducteur spécifique cause un accident au montant de la prime d’assurance qu’il devra verser. C’est pourquoi les assurances de type PHYD séduisent les conducteurs prudents (« bons risques »), justement ceux que les compagnies d’assurance espèrent voir souscrire. Lorsqu’une compagnie d’assurance ne peut faire la distinction entre les « bons » et les « mauvais » risques, elle facture des primes trop élevées aux « bons » risques. Cela conduit à ce qu’on appelle une sélection adverse : avec des cotisations relativement élevées, l’assurance n’est attrayante que pour les mauvais conducteurs, ne laissant l’entreprise qu’avec des clients à haut risque. Pour que les marchés de l’assurance survivent, il faut donc que les bons et les mauvais risques soient mutualisés (c’est pourquoi les gouvernements rendent souvent l’assurance auto obligatoire pour tous). La capacité de surveiller le comportement au niveau micro (microtracking) a résolu ce problème d’asymétrie d’information : on peut désormais distinguer objectivement les bons des mauvais conducteurs. Cela transforme fondamentalement le marché de l’assurance auto. 

Nul besoin de faire preuve d’une imagination débordante pour prévoir que, dans un proche avenir, la plupart des polices d’assurance auto seront de type PHYD. Une fois en place, celles-ci attireront les conducteurs prudents, ce qui laissera les produits traditionnels d’assurance auto avec un groupe de conducteurs en moyenne plus risqué. Les cotisations des produits traditionnels augmenteront, incitant encore plus les conducteurs sûrs à choisir une assurance PHYD, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le monde soit couvert par des produits de type PHYD. L’un des résultats du microtracking est donc que les « bons risques » paient moins, et les « mauvais risques » paient plus. Dans le domaine de l’assurance automobile, beaucoup considéreront qu’il s’agit d’une évolution équitable, qui pourrait en outre avoir des vertus en termes de sécurité routière. Mais le microtracking a aussi la capacité de changer fondamentalement l’assurance sociale des personnes, et de nombreux observateurs s’inquiètent des conséquences d’une telle évolution. 

Les gouvernements évitent généralement la sélection adverse en obligeant les citoyens à participer aux programmes de sécurité sociale (assurances accidents, maladie, dépendance, vieillesse, chômage, etc.). Tous les citoyens font partie d’un seul et même groupe où les risques sont mutualisés, et les cotisations ne sont pas liées aux profils de risques mais aux revenus (les gouvernements peuvent aisément les observer). Ces programmes sont solidaires parce que les « bons risques » subventionnent les « mauvais risques » : les personnes en bonne santé soutiennent les malades, les employés viennent en aide aux chômeurs, les jeunes subviennent aux besoins des personnes âgées, etc. Le soutien à ces programmes est d’ordinaire large, a fortiori si les profils de risque sont similaires, ou si les citoyens disposent de peu d’informations sur leur profil de risque individuel. Même ceux qui « paient pour les autres » les appuient généralement, du fait de l’absence d’alternative d’assurance privée sûre.

L’avènement des données massives (big data) a le potentiel de créer des marchés d’assurance privés rentables là où l’assurance sociale mandatée par le gouvernement dominait. Cela pourrait saper fondamentalement le soutien de la population à l’état-providence. Une compagnie d’assurance maladie peut désormais différencier les « bons » des « mauvais » risques grâce à des dispositifs de suivi individuels. Ceux-ci, par exemple l’Apple Watch, peuvent enregistrer et transmettre instantanément l’activité physique, les signes vitaux, les habitudes de sommeil, etc. D’autres conservent les relevés de cartes de crédit, qui permettent d’évaluer les habitudes alimentaires. Mais le plus problématique est qu’ils peuvent contenir des renseignements génétiques qui, de manière croissante, sont utilisés pour prévoir la probabilité et, dans certains cas, la certitude, d’une maladie future.

Certes, les gouvernements peuvent encadrer les informations que les entreprises sont autorisées à demander pour classifier les risques. De nombreux pays interdisent par exemple l’utilisation des informations génétiques à des fins d’assurance. Mais les particuliers peuvent décider de partager volontairement leurs données de suivi avec une compagnie d’assurance. Beaucoup le font déjà pour bénéficier de cotisations moins élevées. Or, la réglementation est une décision politique. La question de savoir si une majorité de citoyens soutiendra ou non les règlements qui interdisent aux assureurs d’utiliser le microtracking est ouverte. La réponse dépendra en partie de la répartition des risques : si la majorité des citoyens est du côté des « bons risques », les assurances privées sont susceptibles de faire mouche.

 Andres Urena - UnsplashQuoi qu’il en soit, le simple potentiel d’alternatives privées viables va réduire le large soutien des citoyens à l’État-providence. Une partie d’entre eux, peut-être significative, préférera souscrire à une assurance privée. Tout comme de nombreux conducteurs prudents sont disposés à laisser les compagnies d’assurance suivre leur comportement au volant, les personnes en bonne santé pourront être enclines à autoriser les compagnies d’assurance maladie à suivre leur comportement alimentaire, leur sommeil, leur activité, et même leur ADN. La dynamique serait alors similaire à celle enclenchée sur les marchés de l’assurance auto. Une fois que les meilleurs risques auront quitté le groupe, les cotisations augmenteront pour tous les autres. Cela poussera encore plus les « bons risques » vers les alternatives privées. À terme, le gouvernement se retrouvera avec ceux qu’aucun assureur privé ne veut couvrir (ou seulement à des coûts inabordables). 

Grâce aux big data, il sera possible dans un proche avenir de tarifier à la personne des cotisations de sécurité sociale actuariellement équitables - calculées en proportion du risque réel individuel. Ceci posera un défi considérable pour le fonctionnement de l’État-providence : lorsque les assureurs privés parviennent à extirper les « bons risques » du système public d’assurance sociale, tous ceux y restant voient leur situation se détériorer, et le système dans son ensemble est ébranlé.

 

Cet essai s'appuie sur des recherches conjointes avec Torben Iversen.
Article traduit et édité par les soins d'Aurélie Louchart

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