Le cauchemar de l'immortalité

01/02/2018

D’aucuns affirment que les développements de la biologie vont bientôt ouvrir la porte de l’immortalité. Qu’en pensez-vous ?

La première définition du vivant est : « quelque chose qui va mourir ». Ce qui ne meurt pas, ne vit pas. L’homme n’échappe pas à cette règle. Il est mortel. C’est son destin. L’immortalité n’est que rêverie : la mort est une condition primordiale de la vie. La durée de notre vie est limitée, et c’est cet intervalle entre la naissance et la mort qui nous définit comme individus singuliers. La vie est contenue dans cet interstice. On peut toutefois souffrir de son inévitable disparition et aspirer à l’immortalité. Les individus désirent généralement repousser la mort à « un peu plus tard ». La science médicale a toujours cherché à délivrer l’homme de la souffrance des maladies. La technologie pourrait retenir un temps la mort et prolonger la vie, jusqu’à une certaine mesure. Mais on ne pourra jamais soigner la mort comme d’autres maladies ou défauts physiques. La mort n’est pas un accident, elle est la condition même de la vie. En outre, le discours scientifique est inadapté au phénomene de vie que nous vivons en tant que vivants-mortels. La science de la vie étudie la vie comme un phénomene physico-chimique généralisable, et la science cognitive considère la conscience humaine comme pure fonction biologique. Mais ces visions ne s'appliquent pas à ce que nous vivons avec notre propre subjectivité. La mort n'est pas une notion scientifique puisqu'elle n'est pas objectivable, ni rationelle. Il en va de même, à plus forte raison, pour l'immortalité, qui me semble donc être une notion absurde. Aspirer à l’immortalité n’a de sens que pour ceux qui sont mortels. Pour parler comme Georges Bataille : discontinus, nous ne pouvons atteindre la continuité qu’à travers la mort.

Supposons que l’homme devienne immortel, quelles en seraient les implications ?

Les conditions de l’existence humaine seraient totalement transformées. Si la technoscience arrivait à vaincre notre nature et nous libérer de notre condition humaine, serions-nous plus heureux ? Ou le déplorerions-nous, puisqu’à jamais nous aurions perdu la chance de pouvoir être délivrés de la souffrance de la vie ? Certains évolutionnistes parleront peut-être de mutation incontrôlable, qui nous amènerait à une existence dépassant de loin l’imagination... Plus de mort, donc nul besoin de procréer. Pas de procréation, donc pas de succession des générations. L’acte sexuel continuera peut-être, mais pas pour la reproduction. En outre, il deviendra impossible de se tuer entre immortels. La vie, si l’on peut encore appeler ainsi l’état de l’immortel, deviendra semblable à une pénitence éternelle dont il sera désormais impossible de s’évader.

On peut également imaginer que l’immortalité ne sera accordée qu’à certains hommes. Dans ce cas, le monde sera divisé en deux catégories : le mortel et l’immortel. Naturellement les mortels devront vivre jusqu’à leur mort au service des immortels qui vivront éternellement au détriment des premiers, à la manière des romans d’Aldous Huxley. L’omnipuissance serait une tâche difficile. Ne pas pouvoir sortir de la vie éternelle serait aussi suffoquant. 

Comment approcher l’idée d’un corps immortel ?

Un corps immortel ne serait pas le corps du vivant. Ce ne serait qu’une machine perpétuellement à l’œuvre, qui ne tombe jamais en panne. Autrement dit, une machine parfaite, par rapport au corps humain qui ne serait qu’une machine mal fabriquée. Mais l’âme en resterait toujours prisonnière. La science cognitive, qui prétend franchir la frontière dualiste, ne pourra résoudre ce problème. Certes, la technologie humaine a profondément changé les vivants. Pour beaucoup, cette évolution de l’homme est inévitable pour s’adapter aux conditions environnementales de l’existence. L’humanité évoluerait avec la technologie. Friedrich Engels, précurseur de cette idée, s’est ainsi intéressé au rôle des outils dans le passage décisif du singe à l’homme. Désormais, ce sont les scientifiques qui proposent une vision de l’auto-transcendance de l’homme, grâce à la technologie : l’homme pourrait évoluer, il ne resterait pas ce qu’il est biologiquement. Comme le singe est devenu homme, l’homme deviendrait un être autre, délaissant derrière lui la vieille humanité. C’est ce qu’on appelle le « post-humain ». 

L’autodépassement de l’homme serait donc une étape supplémentaire dans l’évolution de l’homo sapiens, l’ultime étape, celle où il se dépasse sa nature ?

L’autodépassement est aussi auto-négation. On peut qualifier cette mutation de « progrès » ou de « développement », mais cette mutation aboutirait à un monde sans hommes, un monde « passé par les hommes ». En se croyant capable d’objectiver la nature et de la rendre manipulable ou de la reproduire à leur gré, les hommes bousculent le système de néguentropie – sphère des vivants – pour accélérer le processus d’entropie qui l’englobe. Le monde « post-humain », fantasmé par une certaine manie scientiste, ne serait qu’une ruine entropique délaissée par le passage de ce désastre nommé « l’espèce humaine » qui croyait au « progrès illimité » promis par la techno-science, poussée par un désir en fait « trop humain »

Norbert Wiener, père de la cybernétique, a laissé une réflexion semblable qui mérite attention : « Ce sentiment pessimiste dépend uniquement de notre aveuglement et de notre inactivité, car je suis convaincu qu’une fois que nous aurons pris conscience des nouveaux besoins qu’un nouvel environnement nous a imposés, ainsi que des nouveaux moyens de répondre à ces besoins qui sont à notre disposition, il faudra peut-être beaucoup de temps avant que notre civilisation et notre espèce humaine ne périssent. Mais disparition il y aura, puisque nous sommes tous nés pour mourir. Cependant, la perspective d’une mort finale est loin d’être une frustration totale de la vie - cela est tout aussi vrai pour une civilisation, pour la race humaine que pour n’importe quel individu qui la compose. Puissions-nous avoir le courage d’affronter la fin de notre civilisation comme nous avons le courage d’affronter la certitude de notre fin personnelle. La simple foi dans le progrès n’est pas une conviction qui appartient à la force, mais à l’acquiescement et donc à la faiblesse. » (Human use of human being, 1950-54).

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