Les nouveaux visages de Frankenstein

01/02/2018

Née en 1816 de la plume visionnaire de la toute jeune Mary Shelley, la créature monstrueuse du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne demeure l’une des plus terrifiantes figures produites par l’imaginaire de la science occidentale. Avec le personnage du jeune savant assoiffé de connaissances, mût par la volonté de maitriser les secrets de la vie et de transcender la mort, Mary Shelley a mis à jour les soubassements imaginaires de la science moderne. Deux cents ans après sa création, le visage effrayant de ce monstre fabriqué à même la chair de cadavres continue de nous hanter, sous des visages différents. L’idéal de la toute puissance de la science biomédicale semble toutefois avoir perdu de son caractère inquiétant et mortifère. Même si des craintes persistent, la volonté de manipuler la matière vivante, de renverser les effets du temps et de prolonger indéfiniment la vie est partie prenante de l’imaginaire contemporain de la biomédecine.

Indissociable de la déconstruction anatomique du corps et de sa mise en ressource, la science biomédicale repose sur un processus d’objectivation qu’a remarquablement illustré Mary Shelley. Cette vision froide et objective du corps décomposé en parties et la volonté de transcender la mort qu’incarne le savant Frankenstein constitue l’une des représentations les plus éloquentes des potentialités de la science biomédicale qui se déploie depuis le xixe siècle. Car la logique d’objectification et de manipulation des corps humains décrite dans le roman est bien précisément celle qui donne toute sa puissance à la science occidentale. Deux cent ans plus tard, le désir de maitriser la vie, contre lequel Mary Shelley nous mettait en garde, semble être en voie de se matérialiser avec le développement de la culture cellulaire et de la médecine régénératrice.

La possibilité d’isoler et de maintenir en vie des cellules humaines à l’extérieur du corps figure parmi les plus grandes avancées scientifiques du xxe siècle. Fruit de nombreuses années de recherche et d’expérimentation, la capacité de cultiver et de reproduire des cellules humaines en dehors de l’organisme a profondément révolutionné la biologie et la médecine. Devenue banale par le fait de sa normalisation, la culture cellulaire a transformé la façon de concevoir le corps humain et le vivant dans son ensemble. Dans son livre Culturing 
Life: How Cells Became Technologies, la sociologue Hannah Landecker souligne le caractère hautement symbolique de cette prouesse technoscientifique.

Retraçant les différentes étapes historiques qui ont mené à faire des cellules humaines un instrument de base de la recherche, Landecker a révélé la logique de naturalisation de la culture cellulaire sur laquelle repose l’industrie biomédicale. Son analyse permet de mettre en lumière la distanciation symbolique et matérielle qui s’est opérée dans le laboratoire entre l’individualité corporelle et la vitalité des processus biologiques. Avec le recul historique, il s’avère que cette séparation entre corporalité et vitalité, rendue possible par la maîtrise technologique de la « vie en elle-même », a largement contribué à la mise en ressource du corps humain dans le cadre de la bioéconomie. Ainsi, non seulement le passage du in vivo à l’in vitro a radicalement modifié la conception de la vie organique en démontrant la plasticité les cellules vivantes, mais il a favorisé le déploiement d’une véritable économie de la promesse fondée sur l’imaginaire d’un corps amélioré et régénéré. Dans une étude portant sur la question de l’ingénierie tissulaire, le sociologue Eugene Thacker a d’ailleurs montré comment la possibilité de reproduire des tissus humains à l’extérieur du corps pour ensuite les réintroduire, favorise un brouillage des frontières corporelles alimentant ainsi le rêve de dépasser les limites biologiques. Allant dans le même sens, la sociologue Linda F. Hogle a souligné que le projet de contrôler les processus biologiques, soit en les reproduisant artificiellement à l’extérieur du corps, soit en agissant sur le fonctionnement interne de l’organisme, mène à l’effacement des frontières entre nature et artifice.

Créatures artificielles, les cellules in vitro possèdent en fait un statut épistémologique particulier. Entièrement modelées par des procédés techniques, elles constituent la forme la plus commune de bio-objets, soit des objets biologiques dont la vitalité initiale a été détournée de la vie organique au profit d’une utilisation technoscientifique. Alors que l’isolement et la reproduction in vitro de cellules et de tissus humains ont rendu tangible une vision parcellisée du corps, leur production en série dans les laboratoires a contribué au développement de la médecine régénératrice et de l’ingénierie tissulaire. Décomposé en une série d’éléments vitaux pouvant être isolés, manipulés, congelés, stockés, échangés et même brevetés, le corps humain est ainsi devenu la ressource première de la bioéconomie.

Avec pour emblème les fameuses cellules souches, la médecine régénératrice vise à reproduire les processus biologiques qui permettent au corps de s’auto-réparer, voire de se recréer. Visant explicitement à comprendre et à contrôler les processus moléculaires et cellulaires à l’origine de la sénescence et du vieillissement biologique, la médecine régénératrice ambitionne de reproduire les processus biologiques permettant au corps de se reconstituer. Il ne s’agit plus, comme dans le cas de la médecine clinique, de conserver l’état d’équilibre du corps en luttant contre les maladies, mais plutôt de combattre la dégénérescence en elle-même. Véritable réingénierie du corps, la médecine régénératrice constitue l’une des entreprises technoscientifiques les plus achevées de la bioéconomie puisqu’elle porte en elle la double promesse d’une nouvelle croissance économique et d’une plus grande longévité. De par leur malléabilité et leur plasticité, les cellules souches incarnent en fait l’espoir d’une régénération possible du corps humain.

L’imaginaire de la toute-puissance de la science occidentale incarnée par la figure de Frankenstein prend donc désormais la forme d’un immense marché du corps humain en pièce détachés. La quête de longévité se poursuit à travers les promesses de la médecine régénératrice et de l’ingénierie tissulaire. Dans la foulée de ces avancées biomédicales, le projet d’imprimer des tissus humains à partir de techniques d’impression 3D utilisant des cellules souches donne lieu à une véritable révolution technoscientifique : la bio-impression. Frappant d’emblée l’imaginaire, le projet d’imprimer des tissus, voire éventuellement des organes humains, participe à la redéfinition des frontières matérielles du corps entamée avec la culture cellulaire. En fait, le développement de la bio-impression s’inscrit dans le sillage des innovations technoscienti ques qui tendent à redéfinir les frontières de l’identité corporelle. Quels sont les enjeux sociaux, culturels et symboliques de la bio-impression ? Quelle conception du corps humain et de ses produits sous-tend cette entreprise technoscientifique? Quels sont les problèmes éthiques soulevés par l’impression de tissus humains ? Au delà de la figure inquiétante de Frankenstein, cette nouvelle étape dans la maitrise biotechnologique de la vie soulève de nombreuses questions qui pour l’heure demeurent sans réponse. 

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