Les crises financières sont-elles inhérentes au capitalisme ?

La fréquence des crises financières, récurrentes dans un système capitaliste, a considérablement augmenté ces deux derniers siècles (cf. tableau 1). Au-delà de leur fréquence, l’intensité de ces crises a également augmenté au fil du temps, parallèlement à un accès croissant au crédit. Le crédit a beau avoir cours depuis des siècles, ce n’est qu’au cours du xixe siècle que les banques commerciales ont commencé à prêter de manière importante dans les pays développés. De plus, c’est à la fin du xixe siècle qu’elles ont commencé à internationaliser leurs activités de prêt, notamment dans les colonies.

 

 

Deux vagues de crises financières à travers le monde se démarquent. La première couvre la période 1913-1950 et comprend les épisodes historiques de la Première Guerre mondiale, de la dépression de 1920-1921, de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale. Au cours de cette période, les crises trouvent leurs causes au sein des places financières d’Europe et des États-Unis et se sont propagées dans les pays en développement au travers du système bancaire. La seconde vague couvre la période allant du premier choc pétrolier en 1973 au début du xxie siècle, et a particulièrement touché les économies émergentes et les pays à faibles revenus. Ces crises ont deux points communs :

• la dette des emprunteurs et leur exposition aux risques de crédits, qui dépassent leur capacité de remboursement ;

• la chute de la valeur des actifs sous-jacents collatéraux - souvent parce que l’emprunt s’est fait dans une période de bulles spéculatives sur le marché de l’immobilier et sur les marchés boursiers. Le crédit favorise les crises dans bon nombre de situations, car il amène la valeur des actifs et celle de la dette à croître de manière incontrôlée.

L’envolée spéculative des prix des actifs est caractéristique des crises. Le krach boursier de 1929, la bulle technologique en 2000 et l’effondrement du marché boursier en 2008 illustrent parfaitement ce constat. La manière dont ces bulles se forment n’est pas encore bien établie. Cependant, nous savons qu’elles sont la plupart du temps déclenchées par des innovations technologiques populaires. Souvent, les actionnaires, les propriétaires et le secteur financier ne connaissent pas la valeur fondamentale des actions et de l’immobilier et ne parviennent pas à anticiper que, sur le long terme, les profits unitaires pour chaque logement ou stock de capital ne peuvent augmenter de manière continue et que, par conséquent, les attentes ne peuvent être comblées. Les investisseurs ne s’en aperçoivent bien souvent que trop tardivement, quand la bulle d’avoirs a grimpé de manière incontrôlable. On remarque également que les crises spéculatives sont souvent liées aux libéralisations financières, qui semblent rendre possibles ces bulles incontrôlables.

Les dépenses publiques effrénées dues aux guerres, à l’afflux de ressources naturelles ou aux politiques mises en œuvre par les gouvernements, sont des éléments pouvant également engendrer une crise financière. En effet, suite à la vague indépendantiste des années 1960-1970 et la vague de démocratisation de 1970-1995, les gouvernements populistes d’Amérique latine, d’Afrique et d’Europe orientale ont pris l’habitude de dépenser plus que leurs revenus ne le leur permettaient. Le problème qui se pose est celui des fluctuations du coût des matières premières. N’ayant pas pris la peine d’épargner en prévision de leur hausse probable, les gouvernements peuvent rapidement se retrouver dans une situation d’insolvabilité.

Bien que les emprunts et les prêts excessifs constituent l’élément central des crises financières, la valeur d’un système financier extrêmement sophistiqué ne doit pas être sous-estimée. Le crédit est une condition préalable au fonctionnement d’un système monétaire sophistiqué et joue un rôle central dans la croissance économique que nous connaissons dans les pays développés depuis les deux derniers siècles. Le revenu par habitant des pays développés aurait été beaucoup plus faible si nous n’avions pas développé un système financier sophistiqué qui a fourni des crédits aux entrepreneurs, aux créateurs innovants ou aux étudiants.

Les systèmes financiers extrêmement sophistiqués possèdent une face cachée. Nous n’avons pas appris à mettre en place des mesures préventives pour empêcher les crises. L’explication se trouve dans la nature même de l’homme : la cupidité, la naïveté, les intérêts particuliers, l’excès de confiance, et le besoin de satisfaction immédiate. De plus, les instruments de crédit modernes, la capacité d’endettement et la « juste » valeur des actifs sont des notions trop complexes pour que le public les comprenne, et l’excès d’informations souvent peu pertinentes que fournissent la presse et les conseillers financiers n’aide pas le grand public à prendre conscience que l’emprunt excessif fondé sur des prix d’avoirs fictifs n’est pas viable.

Un autre élément susceptible de déclencher une crise est la tendance proprement humaine à ne prêter d’attention qu’aux arguments qui soutiennent nos convictions et nos espoirs. Les propriétaires trouvent de nombreux arguments pour justifier leurs hypothèques déraisonnablement élevées : ils pensent que les prix de l’immobilier continueront d’augmenter et écartent inconsciemment les facteurs qui peuvent nuire à leur capacité de remboursement (chômage, divorce ou perte soudaine de revenus). Ils excluent également la possibilité que la bulle immobilière et que le prix fixe des actions ne peut pas durer et que les banques vont faire pression sur les emprunteurs pour qu’ils remboursent dès lors que la valeur des avoirs sous-jacents (logements ou bourse) tombe sous le montant emprunté.

Quelles mesures peuvent être prises pour empêcher l’émergence de nouvelles crises ? La solution la plus efficace et pragmatique est probablement de renforcer la réglementation gouvernementale des marchés financiers. Cela peut revêtir plusieurs aspects : obtenir des acomptes stricts pour les prêts immobiliers, interdire les prêts à versements d’intérêts afin que les emprunteurs puissent rembourser leurs dettes, mettre en place la taxe Tobin (taxes sur les placements de portefeuille dans d’autres devises), réduire la déduction fiscale pour les montants empruntés, augmenter les taux d’intérêt pour les prêts risqués, etc. En outre, les gouvernements et les banques centrales devraient donner des avertissements lorsque le prix des logements et le cours des actions dépassent leurs valeurs fondamentales. Toutefois, indépendamment de ce qui se fait, les bulles du marché des actifs et les dépenses publiques excessives finiront toujours par se reproduire ; tout porte à croire que les intérêts particuliers et les tentations ne disparaîtront jamais.

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