Musique et danse dans le cerveau

28/06/2019

Notre capacité à tirer du plaisir de la musique semble être un trait uniquement propre aux humains. La musique est également une caractéristique universelle des sociétés humaines. Pourtant, contrairement à d’autres grands plaisirs humains comme le café ou le chocolat, la musique n’est pas seulement agréable : elle semble souvent douée de sens.

Les neurosciences ont commencé à étudier les mécanismes neuronaux liés à la musique et ont découvert que le cadre minimum implique la prédiction et l’erreur de prédiction des éléments dans la structure musicale. Tous les plaisirs sont structurés par un cycle similaire de désir, d’appréciation et de satiété, avec un apprentissage se déroulant tout au long de ces étapes. C’est par exemple le cas lorsque nous avons faim. Une fois que nous avons trouvé de la nourriture et que nous commençons à manger, cela apporte du plaisir et finalement un sentiment de plénitude (satiété) nous permettant de recommencer le cycle à nouveau — mais en général, nous recherchons plutôt d’autres plaisirs. La musique suit un cycle similaire, mais contrairement à la nourriture, nous sommes rarement rassasiés, ce qui nous permet plutôt de rester dans un état très prolongé où nous pouvons « danser jusqu’au bout de la nuit ». Avec la musique, la danse, nous restons le plus souvent dans la phase de désir, dans un état de « douce anticipation », cherchant constamment à prédire ce qui vient ensuite et prenant beaucoup de plaisir lorsque cela arrive. Ce cadre de recherche mettant à jour les mécanismes de prédiction peut expliquer une grande partie de ce cycle, y compris le plaisir éprouvé, mais n’explique pas pourquoi la musique semble douée d’un sens profond. 

L’état de bien-être suscité par la musique est directement lié aux concepts aristotéliciens d’hedonia (plaisir) et d’eudaimonia (bonheur d’une vie pleinement vécue), eux-mêmes enchâssés dans des valeurs profondes et une forme d’engagement. Aristote suggère que l’état d’eudémonie est la fin la plus élevée, et que tous les objectifs subordonnés, tels que la santé, la richesse et les ressources similaires, sont recherchés parce qu’ils favorisent l’eudémonisme. Il conçoit le bien-vivre comme une manifestation physique de l’activité vertueuse, plutôt que comme un état ou une condition. Ainsi, à la recherche de meilleurs modèles explicatifs de la profondeur du sens de la musique, il pourrait être utile d’embrasser la perspective de longue date de l’anthropologie et des sciences sociales selon laquelle la musique n’est pas seulement une activité cérébrale mais plutôt une activité sociale incarnée, impliquant à la fois musique et danse. Tout au long de l’histoire de l’humanité, la musique a toujours été faite et appréciée avec d’autres personnes, et notre obsession de consommer de la musique dans un splendide isolement est un phénomène très récent. Parlant de l’importance de l’imbrication sociale de la musique et de la danse, les recherches en anthropologie ont montré que dans de nombreuses sociétés, il n’existe pas de termes généraux pour qualifier la musique et la danse : on utilise plutôt des mots pour des genres ou des événements spécifiques impliquant à la fois danse et musique. Dans d’autres sociétés encore, le même mot est utilisé pour faire de la musique, chanter et danser.

Dans de nombreuses disciplines, les chercheurs ont tout à gagner à élargir les concepts de la façon dont la musique et la danse fonctionnent dans le cerveau et le corps. La danse et la musique peuvent offrir une fenêtre privilégiée, non seulement sur la nature fondamentale du cerveau, mais aussi sur la structure même des sociétés. De par leur nature même, la musique et la danse reflètent le cycle fondamental du plaisir à travers leurs éléments sonores constitutifs (mélodie, harmonie, rythme) qui jouent constamment avec les mécanismes d’anticipation du cerveau. Nous ne pouvons nous empêcher d’essayer de prédire l’avenir à partir du passé, mais ce processus même n’est souvent pas propice au bien-être et à l’épanouissement, car nous sommes trop souvent coincés à nous inquiéter d’un passé que nous ne pouvons changer ou d’un avenir qui pourrait ne jamais se réaliser. Ce qui est extraordinaire avec la musique et la danse, c’est qu’elles nous permettent de nous libérer de ces soucis et de profiter du moment présent. Nous cherchons encore à comprendre pourquoi cet état d’anticipation est différent de l’anticipation liée à l’inquiétude face à l’avenir, mais il est clair que ce plaisir est fortement augmenté par le mouvement de notre corps avec d’autres personnes. Cette exploration n’est pas seulement agréable, elle est souvent vécue comme profondément porteuse de sens.

Au cours de la dernière décennie, au Centre for Music in the Brain de l’Université d’Aarhus, au Danemark, nous avons testé et développé le codage prédictif du modèle musical, décrivant le traitement de la musique en termes de minimisation des erreurs de prévision. Cette recherche sur le cerveau a démontré que faire de la musique nécessite l’intégration d’une entrée sonore et d’une réponse corporelle provenant d’un instrument ou de la danse. Nous avons également montré que l’apprentissage et la maîtrise d’un instrument peuvent changer le cerveau et que cela conduit à des différences individuelles claires. Fondamentalement, nous avons montré comment les interactions sociales à travers la musique peuvent changer notre cerveau et notre expérience de la musique. Réunis, ces éclairages offrent de nouvelles perspectives pour comprendre comment la musique se dote d’un sens profond, ce qui est peut-être la question la plus audacieuse et la plus complexe sur la musique du point de vue scientifique. 

À l’avenir, en nous fondant sur ces résultats et sur nos échanges avec d’autres disciplines, nous nous concentrerons davantage sur la façon dont la musique participe à l’établissement, au maintien et à l’amélioration des relations et des interactions humaines significatives. Nous essaierons de mieux comprendre la dynamique et les mécanismes cérébraux sous-jacents de la création musicale entre les personnes, en étudiant la synchronisation interpersonnelle, l’entraînement social, l’improvisation et la communication musicale. Nous pensons que cette recherche novatrice apportera de nouvelles indications quant aux raisons pour lesquelles la musique semble dotée d’un sens profond et, plus largement, nous éclairera sur la création de sens dans le cerveau. 

Dans l’ensemble, ces perspectives interdisciplinaires suggèrent que la musique et la danse « génèrent certains types d’expériences sociales qui ne peuvent être vécues autrement... ». Peut-être, comme la « pensée mythique » de Lévi-Strauss, peuvent-ils être considérés comme des « systèmes primaires de modélisation pour l’organisation de la vie sociale... », comme l’anthropologue John Blacking l’avait déjà suggéré à la fin des années 1960. Les recherches transculturelles sur la musique et la danse dans le corps et le cerveau sont susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau, les perspectives neuroscientifiques, et vice versa. Cela pourrait même être une clé pour comprendre les états convoités et insaisissables nécessaires à une vie pleinement vécue.

Article traduit et édité par les soins d'Aurélie Louchart

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