De la puissance d’agir dans un monde numérique

Depuis une dizaine d’années, l’avènement de ce que l’on a appelé le Web participatif a suscité beaucoup d’espoirs du côté des activistes, des artistes, des militants politiques et des mouvements sociaux. L’idée d’un Web participatif était l’une des figures issues du basculement paradigmatique que constitua la nouvelle manière de penser l’Internet à partir de la notion de « Web 2.0 », terme qui fut introduit par Tim O’Reilly lors d’un séminaire d’entreprise en octobre 2004, pour décrire d’abord en termes techniques, commerciaux et industriels une nouvelle génération de logiciels pour le Web. Dans ce nouvel environnement numérique, les usagers sont considérés comme des participants actifs dans la création/production, le remixage et la diffusion des contenus qui circulent sur la Toile.

Ce nouvel écosystème social et technique offre de nouvelles architectures logicielles et des applications numériques participatives pour smartphones, ordinateurs, tablettes. Ces technologies mettent ainsi à disposition des fonctionnalités de réseau invitant les utilisateurs à collaborer et à coopérer entre eux dans le but de partager des contenus par le moyen notamment de blogs (rattachés souvent aux sites de presse), de sites de réseaux socionumériques (Facebook, Linkedin…) ou de sites de partage de musiques, photos, vidéos (MySpace, Flickr, YouTube), etc. Ces sites de réseautage et de partage sont devenus conviviaux et faciles à utiliser de sorte que le niveau de compétences techniques et cognitives nécessaires à l’usage des sites est devenu facile à atteindre. Cela n’élude pas, au contraire, les questions de fractures numériques ou de la nécessaire éducation critique aux médias numériques, qui doivent être considérées comme prioritaires dans l’élaboration des politiques nationales et transnationales de développement de l’économie et des cultures numériques.

La question des usages se pose : que fait-on effectivement avec ce dispositif technique du Web participatif ? Avec le temps, la distinction entre les usages commerciaux et les usages citoyens du Web est devenue importante à maintenir pour l’analyste parce que le premier type d’usages (consommateurs) se situe dans une logique de profit et de captation/accumulation des données propre au capitalisme informationnel, alors que le deuxième type d’usages (citoyens) renvoie à une finalité d’émancipation sociale et politique. Dans les faits, ces deux logiques s’enchevêtrent, le capitalisme ayant la propension, surtout depuis les dernières décennies, d’absorber la critique qui lui est faite pour accroître sa performativité en tant que système.

Abordons maintenant la question de l’efficacité des mobilisations sociales et politiques s’appuyant sur l’usage des médias numériques. Au début de la décennie, l’exemple historique du « Printemps arabe » a été analysé abondamment : l’utilisation des médias sociaux y a joué un rôle décisif dans l’organisation et la dissémination des luttes, mais il faut bien comprendre que c’est l’existence d’une longue culture sociohistorique de résistance politique dans ces pays arabes qui a permis l’efficacité du dispositif technique. De manière différente, l’utilisation transnationale des médias sociaux par l’organisation terroriste Daech montre l’efficacité (relative ?) d’un dispositif d’embrigadement idéologique de jeunes occidentaux désireux de poser des gestes radicaux. La propagande des réseaux clandestins de la Toile (en convergence avec le travail d’agents recruteurs au niveau local) offre à ces jeunes un imaginaire de la révolution par la guerre antioccidentale auquel il est demandé de se rattacher.

Nous pouvons à présent nous demander si des dispositifs numériques peuvent ou non servir la démocratie. Nous pouvons formuler ici deux types de réponses.

D’un côté, en adoptant une perspective plutôt fonctionnaliste, nous pouvons chercher à savoir si l’avènement du Web participatif peut signifier un élargissement de l’espace public et par conséquent, une extension des sphères locales et transnationales de délibération politique. Le problème ici réside dans la nature hétérogène (et relativement inorganisée) des messages et des usages. Il apparaît difficile en effet de démêler le vrai du faux, les opinions des informations, les incitations marketing, la propagande, les désinformations d’un véritable travail de construction d’une information fiable et digne de confiance. À l’heure des campagnes de propagande et de désinformation pour le Brexit ou pour l’élection de Donald Trump, baignerions-nous désormais dans une culture médiatique de la « post-vérité » ? Effectuerions-nous un retour appuyé vers la « société du spectacle » ?

D’un autre côté, en nous ralliant à une approche davantage critique et transformative, nous pouvons nous demander dans quelle mesure le Web participatif pourrait constituer une manière nouvelle de rendre plus visibles des cultures et des groupes de résistance qui s’opposent aux insuffisances et ratés de la démocratie réellement existante ? De diffuser des pratiques innovantes ou oppositionnelles qui étaient déjà présentes mais laissées pour compte dans l’invisibilité des grands médias ? De donner de l’importance aux multiples initiatives créatrices pouvant tisser une culture de la création et de l’innovation culturelle.

Poursuivons à partir de cette dernière perspective orientée vers les transformations sociales et culturelles. Il est utile de distinguer ici trois pistes de pratiques numériques contemporaines en ce qu’elles nous donnent à voir une puissance d’agir citoyenne en action.

Le premier type de pratiques actives est lié au développement du logiciel libre. La culture d’échange et de coopération qui y est développée a donné naissance à un véritable élargissement paradigmatique de la figure de l’Open qui ensemence aujourd’hui les pratiques de l’open data au niveau des politiques de diffusion et de transparence des informations gouvernementales auprès des citoyens, ce qui constitue un ferment de la démocratie.

L’encyclopédie Wikipédia est une autre initiative créatrice. Comme chaque utilisateur est appelé soit à contribuer à la définition d’articles, soit à contrôler les éléments suggérés, soit à participer bénévolement à la gouvernance du site, cette expérimentation d’une encyclopédie en ligne constitue une véritable opération de démocratisation des connaissances.

La troisième piste de pratiques, très controversée et donnant lieu à une série de polémiques, est celle suggérée par Julian Assange. Le site Wikileaks invite les citoyens activistes à y déposer dans l’anonymat des « fuites d’information » (leaks) susceptibles d’ébranler le fonctionnement du pouvoir en place. Si on ajoute ici les fuites d’information organisées par Edward Snowden, force est de constater que les luttes numériques pour la transparence et la démocratie aujourd’hui sont souvent le fait de citoyens qui ont une forte culture hacker.

 

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