Pour une lutte efficace contre les discours fondamentalistes

22/03/2016

Les causes du succès des discours extrémistes et fondamentalistes sont multiples et leur interaction varie selon les cas de figure : les situations de guerre dans plusieurs régions de la planète, une exploitation forte et une injustice aiguë ; le déséquilibre social dans les sociétés ; l’influence néfaste des crises environnementales et économiques ; la désagrégation des communautés traditionnelles ; la crise des formes de vie centrées sur l’idée de succès individuel ; l’attrait de propositions idéologiques offrant une vision simplifiée de la réalité ainsi que des horizons de plénitude existentielle ; la rapidité de leur diffusion grâce aux nouvelles technologies de communication ; l’isolement des internautes dans leurs environnements idéologiques virtuels ; l’inefficacité des institutions traditionnelles de la communication et de la connaissance (média, arts, école, université) ; ou encore une certaine fragilité psychologique.

Toutes ces causes se résument en un mot : la marginalité. Ceux qui adhèrent à des idéologies et à des formes de vie extrémistes et fondamentalistes le font car ils vivent, consciemment ou inconsciemment, le drame de se sentir à la périphérie de l’humanité, qu’elle soit périphérie sociale, économique, culturelle, urbaine, psychologique ou existentielle. Ne pouvant regagner ce qu’ils voient comme le centre de leur communauté, ils commencent à la détester, à s’en éloigner davantage, voire à la combattre par tous les moyens. Ils sont attirés vers un nouveau centre, celui de l’extrémisme idéologique, politique, religieux, à partir duquel ce combat doit être mené afin de transformer la marginalité en une nouvelle centralité.

Lorsque des idées, des manifestations et des actions extrémistes et fondamentalistes se répandent dans une société, cela est un signe non pas du fait que la liberté d’expression y est excessive mais, au contraire, qu’elle y est insuffisante. Le contraire de la violence n’est pas simplement la paix. Le contraire de la violence, et notamment de la violence terroriste, est la communication. Ceux qui essayent de vaincre par la terreur ont renoncé à convaincre par la parole. C’est la libre circulation des idées et de leurs expressions qui doit parvenir à marginaliser, voire à expulser, les propos extrémistes et fondamentalistes d’une société. Toute interdiction coercitive de leur diffusion risque, en effet, de les valoriser encore plus aux yeux de leurs souscripteurs. En même temps, une société doit se doter de tous les moyens pour empêcher la circulation de propos exprimant de façon explicite un programme d’action violente. Les sciences du langage ont développé des concepts très fins pour distinguer entre une parole qui s’adresse au monde et une parole qui agit dans le monde. La distinction n’est pas toujours nette, mais elle devrait néanmoins guider les décisions de ceux qui fixent les limites de la liberté d’expression. En outre, puisque l’incitation à la haine et à la violence se répand aujourd’hui encore plus par l’image que par la parole, il faudrait que la réflexion politique et juridique à ce sujet tienne compte des spécificités des différents moyens d’expression.

Les discours haineux se répandent désormais de manière virale, particulièrement grâce à la communication numérique. Lorsqu’on essaye de bloquer une épidémie, on peut agir sur trois éléments : les dynamiques de circulation du virus ; le virus lui-même ; les préconditions de son développement. On peut mettre en place des quarantaines, avec tous les risques évoqués dans la réponse précédente ; on peut s’efforcer de développer un antivirus, par exemple en élaborant une contre-propagande, avec toutes les difficultés de devoir contraster un discours irrationnel par des propos de rationalité ; ou bien, on peut se concentrer sur les préconditions de la viralité, sur l’humus qui lui permet de se répandre. À long terme, cette troisième stratégie est la plus efficace. Elle se traduit dans deux notions clefs : appartenance et « agentivité » (en anglais, « agency »). On doit déployer tous les efforts possibles pour transmettre aux individus d’une société, et surtout aux plus jeunes d’entre eux, le sentiment qu’ils appartiennent à cette société. Mais ce sentiment est indissolublement lié au sentiment d’agentivité, à savoir la conscience d’être capable de changer, par ses idées, ses expressions et ses actions, l’environnement dans lequel on vit. Il faut que la prévention de la diffusion des discours haineux passe par une série d’actions de contraste envers toute forme de marginalité, qui doivent se traduire dans une distribution plus homogène des sentiments d’appartenance et d’agentivité sociales.

Plus concrètement : toute société est traversée par des lignes de différenciation économique, politique, religieuse, ethnique, linguistique, de genre, etc. Il faut absolument veiller à ce que ces lignes soient toujours des seuils et jamais des frontières. Pour ce faire, il faut considérer que, comme dans une société il y a toujours des clivages, il y a toujours des individus ou des groupes qui existent entre deux langues, deux religions, deux ethnies, deux classes sociales, deux sensibilités idéologiques, etc. Au lieu de forcer ces individus à renoncer à l’une ou à l’autre de leurs identités, il faudrait les encourager à devenir des médiateurs au sein de leur communauté, démontrer que l’on peut appartenir à une société et être efficace sans renoncer à ses identités multiples. Tout projet social allant dans le sens de valoriser la cohérence des identités multiples doit être encouragé ; au contraire, tout projet social suggérant une incompatibilité de cette diversité est destiné à produire, dans le long terme, des divisions, voire des marginalisations ultérieures, humus des discours haineux.

Ajouter un commentaire