L'entretien

Quelle est la place du débat sur la diversité au sein des sociétés européennes ?

Tous les États européens sont aujourd’hui travaillés par cette même question : comment appréhender la diversité culturelle et religieuse de leur population, dans le respect des principes démocratiques et de leurs traditions politiques ? Le débat n’est pas neuf : les discussions sur ce thème occupent la scène publique et médiatique depuis les décennies 1980-1990 au moins. Dans les années 1990, plusieurs ouvrages de philosophie politique, tels Multicultural Citizenship de Will Kymlicka, avaient contribué à populariser la notion de « multiculturalisme » et l’idée qu’il était possible de conjuguer respect des différences et construction d’une citoyenneté commune. Cette perspective était contestée par les tenants d’un modèle d’intégration de type assimilationniste, en France tout particulièrement. Mais un espace de discussion s’était ouvert. L’idée que les individus pouvaient nourrir des identités multiples, que l’intégration pouvait se concilier avec la reconnaissance de spécificités culturelles ou religieuses, a reçu un écho favorable auprès d’une partie de l’opinion.

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, cet espace s’est réduit. Et cette tendance n’a fait que s’accroître ces dernières années. L’intensification du terrorisme islamiste, la crise migratoire mais aussi la situation économique morose génèrent une angoisse diffuse au sein des sociétés européennes, propice au repli sur soi et à la méfiance envers les personnes perçues comme différentes, au premier chef les personnes de confession ou de culture musulmane. La montée des partis d’extrême droite et europhobes dans nombre de pays européens en témoigne. La notion de multiculturalisme, souvent réduite à une caricature, semble désormais largement disqualifiée dans le débat public.

Quels sont les principaux obstacles à une réflexion constructive ?

S’interroger sur les ressorts du radicalisme islamiste et les moyens de le contrer est sans nul doute nécessaire. Le problème est que ces préoccupations en sont venues à paralyser l’ensemble de la réflexion sur l’appréhension de la diversité. Tout ce qui a trait à l’islam tend à être vu avec suspicion. La méconnaissance de la communauté musulmane, de sa diversité interne, des multiples courants qui la traversent, favorise cette tendance. Et cette suspicion généralisée constitue un obstacle à une réflexion posée et équilibrée sur les modalités et les limites de l’intégration de la pratique de l’islam dans le cadre démocratique européen. L’évolution des usages du concept de laïcité dans le contexte français témoigne de cette crispation croissante.

Comment conjuguer aujourd’hui principe de laïcité et affirmation religieuse ?

La laïcité signifie fondamentalement la séparation de l’État et des religions. Il s’agit d’empêcher que l’État ne cherche à imposer ou à promouvoir une religion. À cette fin, en droit français, l’État et ses représentants se voient astreints à un strict devoir de neutralité. Les personnes privées, en revanche, n’ont pas a priori d’obligation de neutralité, même lorsqu’elles pénètrent dans une institution publique : c’est à l’État d’être neutre, non à la société. Étroitement liée à la liberté de conscience et à la garantie de l’égalité, la laïcité repose sur un principe central : la liberté de choix de l’individu en matière spirituelle.

Or, aujourd’hui, la laïcité est de plus en plus invoquée pour réclamer des restrictions à la liberté des individus de manifester leur religion même lorsqu’ils ne représentent pas l’État ni n’empiètent sur les droits d’autrui. La simple visibilité d’une appartenance confessionnelle tend à être considérée comme une menace. L’attitude à l’égard du port du foulard par les femmes musulmanes est à cet égard emblématique. D’abord limitée aux agents de l’État, appliquée par la loi de 2004 aux élèves de l’école publique, la prohibition du port de signes religieux – qui frappe principalement les femmes portant le foulard – n’a cessé depuis d’être étendue à de nouvelles catégories. C’est le cas des mères accompagnant les sorties scolaires et des employés d’organismes privés dès lors qu’ils remplissent une mission de service public. Certains réclament l’extension de cette mesure aux universités. De nombreux employeurs privés imposent cette interdiction à leurs salariés.

De manière croissante, c’est l’illégitimité du signe lui-même qui est invoquée pour justifier ces interdictions, plutôt qu’une éventuelle atteinte aux droits d’autrui : on dénonce un symbole d’asservissement des femmes ou d’adhésion à un projet politique qui viserait à imposer l’islam à toute la société. Pourtant, les sociologues qui ont étudié les motivations et les parcours des femmes portant le foulard démentent cette interprétation univoque. Ils soulignent la polysémie de ce signe et la diversité des attitudes des femmes concernées. Pour bon nombre d’entre elles, cette pratique correspond à un choix, qui ne les empêche pas d’affirmer leur volonté d’indépendance en poursuivant des études et en s’engageant dans une carrière professionnelle, ni leur respect des valeurs démocratiques. On peut certes avoir de bonnes raisons de désapprouver ce choix et de le juger néfaste à l’émancipation des femmes. Rien n’empêche de défendre ce point de vue dans le débat public et de chercher à en convaincre les intéressées.

Mais exiger l’intervention de l’État pour interdire cette pratique parce qu’on l’estime nocive pour les intéressées, revient à vouloir priver ces dernières de leur liberté de choix. La multiplication de ces interdictions entraîne par ailleurs des effets pervers. Les femmes concernées se voient exclues d’un nombre croissant d’espaces sociaux. Leurs perspectives d’emploi sont considérablement réduites. Avec pour conséquence une relégation dans l’espace domestique et une dépendance financière à l’égard de leur entourage. Mais également moins de possibilités d’entrer en contact avec des personnes d’autres milieux et ayant d’autres convictions. Ces interactions sont pourtant essentielles pour contrer les phénomènes de repli identitaire et permettre aux individus de développer une capacité réflexive par rapport à leur positionnement religieux. Plus largement, cette évolution contribue à alimenter, chez de nombreux citoyens musulmans, un sentiment d’incompréhension et de rejet.

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