Espaces publics et dynamiques de genre

13/12/2019

Interview de Marylène Lieber

L’apprentissage de l’usage de l’espace public est-il différencié selon le genre ?

Il ne fait aucun doute que les usages des espaces publics sont genrés. Il existe des espaces davantage masculins (bars, stades, rue), des espaces davantage féminins (parcs et jeux pour enfants, proximité des écoles et des commerces), tout comme des espaces plus mixtes (piscines, centres touristiques etc.). Cette diversité du genre des espaces tient en grande partie à la division sexuée du travail, aux tâches de prise en charge du soin à autrui, qui concernent avant tout les femmes, et ont une incidence sur leur pratique des espaces publics. Qui plus est, les contraintes qui pèsent sur les corps sont genrés, c’est-à-dire qu’en tant que femme ou homme, nous ne pouvons pas nous mouvoir, nous approprier les espaces publics de la même façon. Dès le plus jeune âge, les jeunes filles font davantage l’objet de contrôle parental quant à leurs sorties, et aux distances qu’elles parcourent. Très tôt, les parents, relayés par les medias et les représentations dominantes, leur inculquent l’idée selon laquelle l’espace public est source de dangers. On laisse davantage de liberté aux jeunes garçons. Ensuite, la pratique même des espaces publics, les nombreux regards, réflexions, remarques et expérience d’attouchements non désirés que les femmes expérimentent couramment dès leur plus jeune âge, leur rappellent qu’elles sont plus vulnérables dans les espaces publics. Ces expériences viennent alimenter un sentiment persistant de ne pas être tout à fait à leur place. Elles réaffirment un ordre social sexué, qui favorise l’association entre masculinité et espace public, et corollairement entre féminité et espace privé.

Quel sont les impacts sur les pratiques des femmes dans les espaces publics ?

Cela a un impact sur leur autonomie et leur liberté d’aller et de venir, de sortir comme elles l’entendent. Cela dit, la plupart des femmes élaborent des stratégies pour allier le sentiment qu’elles ne sont pas en sécurité dans les espaces publics et leur volonté de sortir et d’être autonomes. Elles développent un vrai savoir-faire en termes de tactiques de protection et de stratégies d’évitement, comme penser à la tenue qu’on va porter en fonction de l’heure à laquelle on va rentrer, faire des détours pour éviter des groupes d’hommes ou des lieux qu’on considère dangereux, scrupuleusement calculer son emplacement dans le métro pour éviter de devoir parcourir les longs corridors, mettre ses clés dans son poing pour s’en servir comme d’une arme si besoin, etc. Ainsi, elles ne peuvent pas s’approprier des espaces publics comme le font les hommes, sont amenées à davantage circuler que s’arrêter etc. Mais il importe de souligner, en opposition à tout discours alarmiste, qu’elles sont bel et bien présentes dans les espaces publics.

Cette différenciation d’usage selon le genre évolue-t-elle selon les âges ?

Ce qui évolue ce sont les temporalités de la vie tout comme les modalités de protection. Par exemple, les femmes qui ont des enfants en bas âge se sentent moins exposées : en raison de la charge familiale, elles sont moins amenées à sortir seule le soir pour des raisons festives que les femmes plus jeunes ou sans enfant. De même, les femmes qui vivent dans des quartiers résidentiels ou dans les centres villes utilisent moins les transports publics (ou prennent plus facilement leur voiture ou un vélo), ce qui leur procure un sentiment de sécurité, voire leur évite d’être confrontées à certaines expériences jugées désagréables. Les femmes plus âgées se sentent plus vulnérables en raison de leur âge. Pour elles la dimension sexuelle, certes encore présente, se voit remplacée en partie par la vulnérabilité liée à l’âge et la mobilité réduite.

Cela diffère-t-il selon les aires culturelles ? Si oui, en quoi ? 

Cette question est toujours délicate, car une aire culturelle ne saurait être réduite à un tout homogène, et toute aire culturelle est traversée par des distinctions de classe qui concernent les pratiques, tout comme les espaces sociaux. Il ne fait pas de doute que dans certaines régions du monde, la pratique de l’interpellation des femmes dans les espaces publics, notamment dans la rue, est plus tolérée, ou considérée comme faisant partie de la tradition – je pense notamment au « piropos » des pays latinos, comme le montre le travail de Samantha Joeck. Néanmoins, de telles généralisations doivent être nuancées, d’abord par le fait que de telles traditions ne sont pas acceptées par toutes de la même façon, et que l’espace public ne saurait être réduit à l’espace physique de la rue, davantage occupé par les classes populaires. Ainsi, des espaces publics ou ouverts au public telle que des assemblées politiques ou les universités sont-ils également le théâtre de pratiques sexistes ou d’interpellation désobligeantes, qui jouent un rôle similaire dans la délégitimation de la présence des femmes dans ces espaces.

La perception de l’espace public comme lieu dangereux pour les femmes est-il pertinent ?

Il existe un paradoxe de taille. Les femmes déclarent plus souvent ressentir un sentiment d’insécurité lorsqu’elles sortent, pourtant c’est dans l’espace intime, celui de la maison et des relations amoureuses ou maritales, que statistiquement elles subissent les violences les plus graves. Il est donc important de rappeler cette réalité. Cela ne doit pas, néanmoins, amener à minimiser les expériences désagréables, sifflements, interpellations, mains aux fesses que les femmes considèrent comme autant d’entraves à leur mobilité et qui peuvent marquer durablement la perception qu’elles ont de l’espace public. L’enquête VIRAGE (violences et rapports de genre, Ined) souligne que si les hommes risquent davantage d’être confrontés à des insultes ou des bagarres dans les espaces publics, les femmes, elles, sont davantage la cible d’insultes et de violences sexistes et sexuelles. Les plus jeunes sont par ailleurs largement exposées à ce que Amandine Lebugle a catégorisé comme de la « drague importune » (le fait d’être sifflée, interpelée etc.). Celle-ci les renvoie de façon systématique à leur seule apparence physique, et leur rappelle de façon insidieuse qu’en tant que femmes elles s’exposent lorsqu’elles déambulent dans les espaces publics.

Les hommes ont-ils quelque chose à gagner au développement d’un usage moins ségrégé de l'espace public ?

Comme pour l’ensemble des questions liées à l’égalité des droits et à la non-discrimination, tout le monde peut y gagner. Il importe également de ne pas s’arrêter à la seule catégorie de genre en termes binaires, mais de rendre compte également des formes de discriminations qu’on peut subir en raison de son origine sociale, de son appartenance ethnico-raciale, de son orientation sexuelle ou encore de son identité de genre. Toutes ces formes de discriminations concourent à dessiner les usages légitimes des espaces publics et doivent donc être questionnées.

Qu’avez-vous appris de l’expérience Public.ques !, cette déambulation chorégraphiée et sonore inspirée des travaux en sciences sociales que vous avez organisé avec la compagnie Acte ?

L’expérience de Public.ques ! a été l’occasion de voir comment les normes de l’espace publics nous contraignent à certaines pratiques. A ressentir la gêne qu’occasionnent certaines pratiques qu’on ne s’autorise généralement pas – danser sur le bout de l’Ile Saint-Louis, regarder des inconnus dans les yeux – et mettre en évidence la façon dont ces pratiques incongrues sont révélatrices des normes qui régissent les usages et les pratiques dans l’espace public. Détourner les normes, les questionner et en jouer, tel a été le pari de cette déambulation artistique. C’est un privilège pour une chercheuse de voir son travail réapproprié, transformé, traduit, mis en corps et en son. C’est un privilège de pouvoir dialoguer et chercher des formes alternatives de diffusion, d’explorer le sensible et de s’autoriser à franchir certaines frontières invisibles. L’aventure n’est pas terminée. Il s’agit maintenant de continuer cette démarche créatrice, de tenter de sortir de la binarité qui découle généralement de la volonté de dénoncer des pratiques inégalitaires, en laissant plus de place à la fluidité des identités, afin de déplacer d’autres frontières, et questionner plus avant les normes qui façonnent notre quotidien et nos expériences spatiales.

Interview réalisée par Aurélie Louchart

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