Prouver qu’on est un homme et le rester : la masculinité provisoire en prison

13/12/2019

Les prisons sont des lieux masculins. En tant que tels, il y est avant tout question de pouvoir. Non seulement le pouvoir de l’État qui maintient les hommes à l'intérieur des murs de la prison (dans le monde, en moyenne 93 % des détenus sont des hommes), mais aussi le pouvoir des sociétés carcérales informelles qui existent dans tous ces lieux sous des formes diverses. La recherche ethnographique que j’ai menée dans une prison ukrainienne a permis de mettre à jour une structure carcérale informelle masculine très puissante. Celle-ci a façonné et réglementé les moindres détails de la vie quotidienne des hommes incarcérés, tout en renforçant un idéal masculin. Les prisonniers se retrouvaient face à une alternative : aspirer à cet idéal ou subir de graves conséquences.

Cette « société » informelle de prisonniers est l'incarnation même du patriarcat. Comme nous le savons, le patriarcat fonctionne à travers la solidarité et l’exclusion : solidarité des hommes et exclusion des femmes. La société carcérale le reproduit d’une part en propageant l’idéal de solidarité des détenus (contre l’administration pénitentiaire) et d’autre part, en excluant les hommes qui ne répondent pas à la norme attendue de « virilité ». Pour être un homme en prison - ou plutôt pour prouver qu’on en est un et le rester,  les hommes doivent endurer les tourments de l’emprisonnement avec stoïcisme émotionnel et physique. Ils doivent également conserver leur dignité, suivre les règles informelles de la prison (ponyáttya), et faire preuve de discrétion dans leurs rapports avec les autorités officielles.

La solidarité masculine dans la prison, les soins et le soutien fraternels sont matérialisés par une institution informelle, le fonds d’entraide (obshchák). Les détenus y contribuent en donnant des cigarettes, de la nourriture et des vêtements, qui sont redistribués à ceux qui en ont besoin, habituellement les nouveaux arrivants, les détenus démunis sans soutien extérieur ou ceux en isolement. Inversement, le société souterraine carcérale ukrainienne exclut et opprime les homosexuels, les hommes qui manquent de force physique ou émotionnelle et ceux qui ont commis des crimes « non dignes d’un homme » - principalement des actes contre des enfants. Symboliquement, le monde souterrain des prisonniers rabaisse ces « hommes déchus » au rang des femmes et des parias. Les autres détenus parlent de ces « parias » en termes féminins et désobligeants. Ces hommes émasculés n’ont pas leur mot à dire dans les affaires informelles des prisonniers et effectuent des tâches « féminines » de nettoyage (notamment celui des toilettes). Certains fournissent également des faveurs sexuelles rémunérées. Ces parias sont physiquement séparés des autres : leurs lits dans les dortoirs et leurs tables à la cafétéria sont à l’écart. Les règles informelles de cette société carcérale interdisent également de serrer la main des parias - une poignée de main étant un symbole important de « fratriarcat » mais aussi de la reconnaissance et du respect masculins dans la culture traditionnelle ukrainienne. De surcroit, ces « hommes déchus » n’ont pas le droit de boire le thé (chifir) en cercle avec les autres, alors que cet acte symbolise la reconnaissance masculine et la fraternité au sein des prisons ukrainiennes.

Ce système de stratification et d’exclusion a des conséquences fortes. Les hommes doivent notamment faire preuve d’agilité masculine 24 heures sur 24. La loi informelle des détenus exige le signalement immédiat de toute transgression du « code des détenus » et impose une peine sévère pour tout défaut de signalement (principalement par des passages à tabac ou des déclassements dans la hiérarchie informelle). Du fait du caractère collectif de l’hébergement et du manque d’intimité, les détenus scrutent sans cesse les performances masculines des uns et des autres. La virilité est toujours provisoire : les hommes doivent la prouver et l’entretenir, car si un manque de virilité est perçu, la menace de déclassement dans la hiérarchie informelle (avec la détérioration de qualité de vie en prison qui en découle) est toujours présente.

Au sein du monde souterrain des prisonniers, le pouvoir a toutefois entamé une mutation. A mesure que les conditions carcérales se sont améliorées, l’importance du fonds d’entraide informel a diminué. Les prisonniers responsables de la redistribution - considérés comme « l’élite criminelle » (blatni) – semblent, en outre, perdre leur légitimité. Auparavant, seuls les prisonniers respectés et expérimentés pouvaient rejoindre les rangs de l’élite criminelle. Mais avec des peines beaucoup plus courtes, une nouvelle classe d’élite criminelle a émergé. L’équité, le prestige et l’autorité de celle-ci sont remis en question, et même défiés. Les prisonniers qui ont repris ces « fonctions » manquent souvent de vécu, de qualités morales et consomment souvent des drogues. Beaucoup de détenus ont affirmé qu’au lieu de s’intéresser au bien-être des autres prisonniers, la nouvelle élite criminelle s’accapare cette position pour son intêret propre et la traite comme un jeu romantique. En effet, en raison de peines beaucoup plus courtes, devenir l’élite criminelle n’est plus synonyme d’un engagement à de longues et pénibles années de répression par les autorités, comme pour leur prédécesseurs.

Lors de mon étude, certains détenus sont apparus très méprisants à l’égard de cette élite criminelle néophyte. Certains semblent même indignés par celle-ci. Tout en continuant à propager le discours de la fraternité entre prisonniers, les détenus affirment par ailleurs qu’ils ne donneront jamais de nourriture ou d’articles essentiels au fonds. Ils disent préferer donner directement, personnellement, à ceux qu’ils estiment démunis. Ainsi, non seulement le pouvoir des chefs traditionnels est remis en cause, mais aussi celui du « code des détenus », le système normatif traditionnel du monde souterrain. Ce qui était auparavant une taxe incontestable pour tous les détenus a muté en une sorte de don volontaire. Cela nous rappelle que la loi, qu’elle soit formelle ou informelle, ne fonctionne pas indépendamment des agents humains : ni de ceux qui l’appliquent, ni de ceux qui se la voient appliquer.

Ce qu’« être un homme » signifie n’est pas gravé dans le marbre. Mes recherches ont révélé que l’idéal masculin et la conception de ce qu’est l’honneur d’un prisonnier se sont métamorphosés avec l’évolution de la société ukrainienne et la libéralisation des politiques et des pratiques carcérales. Par exemple, alors qu’auparavant toute coopération avec les autorités pénitentiaires menaçait le statut de prisonnier dans la hiérarchie informelle, la réduction des peines, la disponibilité de la libération conditionnelle, la reconnaissance - bien que non universelle dans la pratique - des droits des prisonniers et des établissements moins surpeuplés ont progressivement remplacé la vertu de l’antagonisme constant par celle du pragmatisme prudent. L’opposition acharnée au pouvoir formel n’est plus perçue comme un idéal masculin. Pour beaucoup, elle apparait désormais telle une lutte chimérique et romantique, une forme de court termisme immature, voire même comme un manque d’intelligence. Sortir de prison est devenu plus important, plus « viril » que d’adhérer sans esprit critique à ce que beaucoup considérent comme des idéaux dépassés et peu pragmatiques d’honneur masculin. La société carcérale post-communiste valorise le calcul et la rationalité et non pas la souffrance pour défendre des principes et des idées.

Alors que la stricte, orwellienne, société des prisonniers impose l’uniformité et l’ascendance, la multiplicité dynamique des performances des hommes en matière de genre est nuancée et souvent contestée. Les hommes en prison sont à la fois victimes et artisans du patriarcat. Individuellement, ils jouent le jeu du genre pour optimiser leur statut. Ils passent au crible et remettent en question la virilité des uns et des autres. Toutefois, plus largement, la société des prisonniers réévalue et réinvente ce que signifie être un « vrai homme ». Ainsi, en prison, la virilité des homme est constamment menacée, mais l’idéal masculin est en constante évolution.

Article d'Anton Symkovytch traduit et édité par les soins d'Aurélie Louchart

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