Les émotions au service de la connaissance

28/02/2019

La curiosité envers une culture que nous ne connaissons pas, le souci de l'exécution correcte d'un calcul, l'enthousiasme de la discussion philosophique, la stupéfaction en écoutant un.e chercheur.se qui présente les dernières découvertes scientifiques, l'amour de la lecture, la gratitude envers ceux qui nous aident à accéder à une vérité ou l'éclairent par leur connaissance : autant d’émotions que nous pouvons définir comme épistémiques, c’est-à-dire qu’elles nous accompagnent dans l’apprentissage. Non seulement les émotions donnent une tonalité, une coloration aux processus cognitifs, mais elles sont parfois également dirigées vers le savoir comme objet intentionnel : la curiosité envers une culture est dirigée vers l'apprentissage de quelque chose de nouveau ; le souci de faire un calcul a pour but de produire un résultat correct.

Quelle est la nature de la relation entre apprentissage et disposition émotionnelle à connaître ? Quelle est la racine émotionnelle de la recherche ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de décortiquer la relation entre émotions épistémiques et capacités intellectuelles.

Les neurosciences ont montré que nous ne pouvons plus opposer les passions et la raison puisque notre intelligence est aussi émotionnelle. Les émotions ne sont pas irrationnelles car elles participent au processus de construction du sens qui poussent les organismes et individus à rechercher les moyens pour mieux vivre. Les émotions nous motivent et sont actives dans différentes fonctions cognitives, comme prendre des décisions ou revoir nos choix par exemple. Il est donc nécessaire de dépasser le dualisme entre une raison froide et des passions irrationnelles, et de s’orienter vers une vision dynamique de relation entre ces fonctions orientées vers le savoir.

Il est également important de comprendre cette intrigante structure de l’intelligence du point de vue du sujet humain, surtout si nous voulons comprendre pourquoi et comment les émotions – qui sont des phénomènes subjectifs – peuvent dans certains cas contribuer à la découverte de la vérité, qu’elle qu’en soit la définition.

Pourquoi, comment les émotions peuvent-elles nous mener à la vérité ? Et que font-elles à la vérité ?

Les émotions épistémiques agissent littéralement comme les moteurs d'un appareil cognitif visant à se perfectionner. Le sujet connaissant, réitérant sa disposition à la connaissance par le biais de processus d'apprentissage, développe des vertus intellectuelles qui lui permettent de réaliser ce à quoi il aspire – non seulement chercher à savoir, mais à travers sa compréhension, se transformer et devenir meilleur. Les émotions confèrent au processus cognitif la configuration expérientielle fondamentale nécessaire pour effectuer une transformation de soi et, idéalement, devenir vertueux. Les émotions font de la vérité une expérience subjective capable de transformer pour le mieux ceux qui en font l'expérience. L'humilité intellectuelle du scientifique qui reconnaît les limites de sa propre connaissance, le courage intellectuel du philosophe à ne pas être satisfait des théories à sa disposition sont autant d’émotions qui incitent les humains à atteindre une vision plus complète du réel. Il ne s’agit pas seulement de perfectionner le savoir, ce sont des expressions vertueuses du sujet qui pratique la connaissance.

Nous pouvons par conséquent avancer que les émotions épistémiques contribuent à la production de connaissances : elles positionnent le processus cognitif dans une disposition affective vers la connaissance (elles n’ont pas seulement la connaissance comme objet intentionnel) et ont une fonction positive dans la production de connaissances.

Comment ? Pour répondre à cette question, je me réfère aux philosophes tels Platon et Aristote,  qui ont pensé la philosophie comme une pratique capable de transformer notre façon de percevoir la réalité et, grâce à cela, comme un moyen de nous améliorer. Les émotions épistémiques jouent un rôle fondamental pour mener cette transformation, car il s’agit de forces qui animent et expriment ce qui nous tient le plus à cœur.

La majorité des théoriciens perçoivent les émotions – la colère ou l'envie, par exemple – comme en partie responsable de nos défauts épistémiques. Il me semble au contraire que les émotions sont nécessaires pour bien penser. Dans mes recherches, je montre que, dans l'enchevêtrement d'émotions épistémiques et de vertus intellectuelles, peut apparaître la fonction positive des émotions dans la transformation de soi : celles-ci rendent le sujet soucieux de la vérité et responsable devant elle. Des traces de la « vérité » sont incarnées dans l'expérience affective du sujet qui non seulement sait, mais n'arrête jamais de chercher ce qui est juste. Car le succès épistémique n'est jamais une simple acquisition de contenu, mais une transformation de l'agent cognitif en savant. C’est ce qui fait des chercheurs des amoureux de la connaissance ! Le type de connaissance auquel je me réfère ici est donc une connaissance incarnée dans la pratique des femmes et hommes qui veulent devenir meilleurs grâce à celle-ci.

Mais sommes-nous sûrs qu'il suffit de rechercher la connaissance pour devenir sage ?

Certains objecterons que l’intelligence peut être utilisée à de mauvaises fins : concevoir des moyens de destruction massive, accumuler un profit maximum en exploitant les ressources de la planète ou, de façon effroyablement banale, opprimer les autres et prendre du plaisir à cela.

Ma réponse à cette objection réside dans le lien fondamental qui lie émotions et vertus. Bien penser, c’est assumer l'apprentissage comme un engagement éthique, prendre ses responsabilités et les mettre au service de la société. Devenir meilleur grâce au savoir ne peut donc pas être séparé du rôle éthique et social dans lequel le savoir obtenu doit toujours être usé. Les émotions épistémiques soutiennent l'éthique du savoir car elles éclairent ce qui est le plus cher à notre cœur, ouvrant l'horizon de valeur de notre existence.

Bien penser, c’est assumer l'apprentissage comme un engagement éthique, prendre ses responsabilités et les mettre au service de la société. Les traces d'émotions dans la « vérité » ne sont donc pas seulement incarnées dans la transformation du sujet connaissant, mais se propagent dans la société comme une propension à bien penser, alimentant ainsi une pensée critique qui rejette les fausses nouvelles, les idéologies et toute forme de pensée totalitaire.

Edité par les soins d'Aurélie Louchart et Julien Ténédos

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