L’Afrique de l’Ouest dans l’économie-monde : le facteur jula

16/04/2018

La prétention de l’histoire européenne à l’universalité a longtemps relegué au second plan les dynamiques à l’œuvre depuis des lustres dans les périphéries (Afrique et Asie). Les approches d’histoire globale et connectée qui s’imposent sur la scène historiographique internationale ont en revanche en commun la volonté de « provincialiser l’Europe », selon la terminologie de Dipesh Chakrabarty. Un tel postulat théorique suggère implicitement de confèrer une importance nouvelle à l’histoire de ces aires géographiques du Sud, jadis subjuguées par le vieux continent. C’est le but de cette contribution consacrée à l’histoire de la diaspora marchande jula en Afrique de l’Ouest. Comment cette histoire jula, vieille de plusieurs siècles, influence t-elle les pratiques économiques, les transferts culturels et les circulations humaines en Afrique contemporaine?

Le phénomène commercial jula, né au plus tard au XVe siècle, est aujourd’hui encore un agent culturel dont la migration a une projection planétaire. On doit à Fernand Braudel la notion d’économie-monde entendue comme « un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique ». Ce postulat théorique laisse entendre que l’Europe est loin d’être l’unique centre de gravité du commerce mondial au XVIe siècle, ce qui suggère l’existence de divers réseaux commerciaux et culturels à travers la planète. La célèbre métaphore de l’historien portugais Vittorino Maghalaes Godhino de « la victoire de la caravelle sur la caravane » pour caractériser la suprématie du commerce portugais en Afrique dès le XVe siècle ne rend que partiellement compte de l’insertion du continent noir dans les circuits commerciaux globalisés. C’est à l’époque médiévale, bien avant la geste portugaise, que les échanges économiques à longue distance se sont imposés en Afrique. Ils étaient animés par les réseaux marchands jaxanké sur l’axe de la Gambie, Haoussa entre Tchad et Niger et jula dans la Boucle du Niger.

L’ouverture de la mer commença lorsque l’expansion mandingue (groupe ethnique d’origine des Jula) relia le Soudan nigérien à la côte Atlantique, depuis la Sénégambie jusqu’à la Côte de l’Or. A El mina - sur les côtes de l’actuel Ghana - les Jula apportaient au XVe siècle des marchandises en provenance de la boucle du Niger. Partis de Djenné et de Tombouctou, ces commerçants musulmans allaient jusqu’à Begho chercher l’or qui était destiné au trafic avec l’Afrique du Nord et l’Europe. Cet or soudanais allait se trouver au cœur des bouleversements économiques qui redistribueraient les cartes en Europe, au XVe siècle.

Durant les premières décades de ce siècle, l'or du Soudan commence à ne plus parvenir, du moins en quantité aussi considérable, jusqu'aux villes d'Afrique du Nord qui font office de relais entre les mines du Soudan et l’Europe, via la Méditerranée. Comme l’explique Braudel, c’est la capture des trafics sahariens par les Portugais dès 1482 qui prive brusquement l’Europe d'une part importante de son ravitaillement en or. A cette époque, les Portugais se présentent sur la côte de la « Mine » avec des tissus, des hambels (les grosses et rustiques couvertures de l'Alemtejo), des bassins de cuivre fournis par le commerce anversois et, denrées plus précieuses encore, des chevaux et du blé marocains. Ils se procurent en échange des esclaves noirs et de la poudre d'or.

Les Portugais détournent à leur profit une grosse part, sinon la totalité, du métal précieux produit par les orpailleurs soudanais. Ils y réussissent en poussant leurs propres marchands, agents politiques, aventuriers, découvreurs de routes et initiateurs de trafics, à travers les Etats et les tribus indigènes, entre le golfe et le bassin du Niger. Il s’agit, pour Braudel, d’un événement capital, de portée mondiale. Le rôle des Portuguais est immense : voilà l'or soudanais dérouté vers l'Atlantique. Voilà également comment l’Afrique, par le biais de ses réseaux marchands, celui des Jula en particulier, s’est positionnée comme un acteur majeur du commerce international au XVe siècle. A cet égard, ces réseaux constituèrernt un rameau actif des réseaux de l’Ancien monde qui contribuèrent à intégrer et relier les sociétés locales à l’ensemble du système spatial transcontinental.

Cette pure rationalité économique cadre imparfaitement avec la labilité de l’identité jula,  irréductible à la seule dimension d’homo economicus qui a longtemps structurée les études sur leur diaspora marchande. Je partage sur ce point l’analyse des africanistes Yves Person et Richard Roberts qui contestent l’approche trop purement économique du commerce de l’ancienne Afrique, notamment à l’œuvre dans le désormais classique Economic History of West Africa de l’historien britannique Gérald Hopkins. Les marqueurs identitaires jula, stables sur une longue durée, sont construits autour de la triade Islam-commerce-migration. Ils renvoient aux phénomènes d’hybridation qui caractérisent les situations de contact, donc de transferts de culture. Connecteurs d’espaces économiques, mais également passeurs de civilisations, les jula sont connus pour leur rôle dans l’islamisation de franges importantes des sociétés d’accueil, au gré de leurs longues pérégrinations en Afrique de l’Ouest. Ils ont inventé des formes vestimentaires, culinaires et musicales repérables aujourd’hui dans le monde entier. La musique manding (dont la kora est l’instrument de base), les fêtes religieuses islamiques, le style vestimentaire incarné par le port du boubou traditionnel etc., ont contribué à asseoir une identité culturelle malinké qui se diffuse encore aujourd’hui grâce à l’existence de communautés diasporiques Jula en Afrique de l’Ouest et ailleurs dans le monde. Il s’agit d’une fresque intéressante de l’histoire globale qui connaît une belle fortune depuis quelques décennies.

Références

  • Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle. T.3. Le temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979,
  • Christophe Wondji, La côte ouest-africaine du Sénégal à la Côte d’Ivoire. Géographie, sociétés, histoire. 1500-1800, Paris, l’Harmattan, 1985,
  • Fernand Braudel, « Monnaies et civilisations : de l’Or du Soudan à l’argent d’Amérique. Un drame méditerranéen », in Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, 1ère année, n°1, 1946,
  • Yves Person, « Le commerce à longue distance dans l’Ouest africain précolonial comme facteur de diversification sociale », in Cahiers d’études africaines. Vol.20, n°77-78, 1980

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