Entretien avec Ali Cheikhmous

Le patrimoine syrien, pour lequel on répertorie près de 10 000 sites, a été lourdement touché, aussi bien par l’état islamique que par l’état syrien ou des groupes locaux. Connait-on l’ampleur des dégâts ?

La Syrie est en conflit depuis 2011, conflit qui prend naissance, dans le contexte du Printemps arabe, par des manifestations contre le régime syrien. Avant 2011, on peut déjà remarquer que l’état général du patrimoine syrien n’était pas très bon : il n’y a aucune politique d’envergure pour numériser les collections et pièces des musées, il n’y a pas plus de politique d’archivage, la sécurité des musées n’est pas assurée correctement et les locaux des musées eux-mêmes sont plutôt délabrés.

La situation des musées est pour autant meilleure que celle des sites archéologiques, généralement laissés à l’abandon, aux mains des pilleurs qui font transiter les pièces volées sur le marché noir via des réseaux d’influence pour la plupart constitués au Liban. Dans ces conditions, il est évident que l’État syrien n’a pas les moyens d’entretenir un parc archéologique aussi vaste ; l’entretien, la reconstruction voire la reconstitution réclamant beaucoup de moyens, de temps et de personnel compétent.

Depuis 2011, cette situation s’est considérablement aggravée à cause des conflits qui continuent de ravager le pays tout entier. Les forces de sécurité auparavant dédiées à la prévention des pillage ont été détournées de leur mission et redirigées vers des missions de terrain, telles que l’encadrement des manifestations. Le fait de laisser de côté la sécurité des musées et des sites archéologiques a bien évidemment bénéficié aux pilleurs ou aux fouilles clandestines, qui en ont profité pour intervenir sur des sites majeurs comme Apamée près de Hama ou Dura Europos et Mari sur l’Euphrate, Palmyre et bien d’autres. Au cours du conflit, de nombreux groupes armés se sont installés sur des sites archéologiques ou dans des musées, exposant ces monuments aux tirs et à la destruction, comme on peut le constater dans la vieille ville d’Alep.

Les frappes aériennes sont également préoccupantes. Elles ont notamment abîmés des endroits tels que les vieux souks et quartiers à Alep et Homs. Les chars comme les bulldozers ont également causé beaucoup de dégâts, car ils ont été utilisé pour creuser des tunnels, construire des barrages improvisés ou pour protéger les soldats contre les tirs. Certains musées également ont subi des pillages, comme le musée Raqqah, d’autres des bombardements intensifs comme celui Maaret el-Numan, où se trouve la plus grande collection de mosaïques au Moyen Orient. Enfin, on ne compte plus les actes de vandalisme contre des tombes et des mausolées soufis, notamment commis par Daech à Palmyre, à Raqqa, à Der Ezzor ou dans le nord d’Alep où des dizaines de tombes soufies ont été rasées.

De manière générale, les dégâts sont considérables et la situation ne cesse d’empirer. Nous sommes de plus totalement impuissants car nous n’avons pas de solution pour naturaliser ces sites archéologiques et les protéger durablement.

Comment est-il possible d’agir contre le pillage de ce patrimoine et contre la destruction des infrastructures qui préservent le patrimoine (institutions, organismes ou personnels) ?

On peut réagir au niveau international et au niveau régional. Au niveau international, plusieurs mesures ont été prises par l’Unesco par exemple, en collaboration avec les états limitrophes ou avec des autorités internationales comme Interpol, pour lutter contre le trafic des objets et pour mettre en place un cadre législatif permettant de poursuivre les pilleurs et leur infliger des peines. Il existe également des actions développées localement : en collaboration avec des experts, des archéologues, ou même avec la société civile – qui a un rôle très important dans les zones touchées –, il s’est agi de documenter de manière précise tous les objets appartenant aux sites archéologiques, en rassemblant par exemple toute la documentation visuelle, afin de créer une base de donnnées et de communiquer cette base aux maisons de vente, à la police et aux institutions pour que, le jour où ces objets réapparaissent, on puisse en remonter la trace et justifier qu’ils proviennent de Syrie.

C’est le but de ma recherche à l’IEA de Paris, où j’essaie d’inventorier les sites archéologiques majeurs qui ont été pillés et les objets archéologiques qui en proviennent et ont été privés de leur histoire et leur contexte. Les documents visuels de ces pièces dispersées dans le milieu des trafiquants seront rassemblés au sein d’une base de données en vue de leur valorisation et de leur étude. Les résultats de cette recherche seront ensuite mis à la disposition des archéologues et des autorités luttant contre le trafic illicite des objets antiques. Le but est de créer une base de référence qui pourra témoigner de l’origine de ces objets lorsqu’ils apparaîtront à l’avenir sur le marché des antiquités. Il serait enfin nécessaire de renforcer les mesures de sécurité des musées, ce que font certaines association locales qu’il faut soutenir.

Une jeune société française, Iconem, a lancé Syrian Heritage, une base de données 3D pour sauvegarder numériquement des sites archéologiques du patrimoine syrien en danger. Que pensez-vous de cette initiative ?

Toute action visant à préserver le patrimoine sous une forme matérielle, numérique, ou légale est bonne à prendre. Même l’archivage des missions est une action indispensable. En ce sens, la numérisation 3D des sites archéologiques est une des mesures indispensable à prendre. Malheureusement, les sites situés au cœur des zones de conflits sont très difficilement accessibles, comme à Raqqa, à Edlib et au cœur de la veille ville d’Alep ou autre. Je crains que ce genre d’opération ne concerne que des bâtiments situés dans des zones moins dangereuses.

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