Patrimoine en danger : du dégât collatéral à la cible politique

Les 2 et 3 décembre prochains se tiendra à Abou Dhabi une conférence internationale sur le patrimoine en danger. C’est que la violence du conflit syrien nous rappelle la fragilité du patrimoine et, dans le même temps, son rôle central dans les constructions idéologiques des nations. Il est banal de constater que, de tous temps, le patrimoine fut l’une des fréquentes victimes des guerres dont il constituait parfois une cible choisie. Le saccage systématique de l’acropole d’Athènes par les Perses à l’automne 480 av. J.-C. allait au-delà du pillage habituel lié à toute action guerrière. Il entendait aussi répondre à l’incendie du temple de Cybèle à Sardes, une vingtaine d’années auparavant, au cours d’un autre conflit auquel les Athéniens avaient pris part. L’impact de cette destruction sur la population athénienne fut tel que les Athéniens souhaitèrent en conserver, durant plusieurs décennies – en fait durant une génération entière –, plus que le souvenir, la trace matérielle, en évitant de reconstruire ce qui avait été ainsi détruit. Une attitude toute différente fut en revanche adoptée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui avait elle aussi entraîné la destruction d’un riche patrimoine monumental et mobilier. Certains, comme à Varsovie, décidèrent alors de reconstruire « à l’identique » les monuments détruits, pour témoigner d’une forme d’immortalité du patrimoine et, à travers lui, de la nation qui l’a produit.

Le patrimoine a en effet peu à peu occupé une place de choix dans la construction des nations, des États ou de certaines idéologies, souvent totalitaires. Faut-il rappeler que, dans la longue construction de la notion même de patrimoine, les destructions qui accompagnèrent la Révolution française ont joué un rôle majeur ? Le terme de « vandalisme » – que l’on doit à l’abbé Grégoire dans un rapport adressé à la Convention le 11 janvier 1794 – y tire son origine, en évocation du sac de Rome par les Vandales au ve siècle ap. J.-C. Mais parallèlement à cette volonté révolutionnaire de faire disparaître les traces de l’Ancien Régime, la conservation, la protection – et son corollaire indissociable, l’inventaire – du patrimoine se forgeaient une place essentielle dans la construction nationale. Le nouveau pouvoir instituait dès 1790 la Commission des Monuments qui, de dissolution en métamorphoses, allait prendre en charge la politique patrimoniale de la France.

Le sac du Palais d’Été, à Pékin, le 18 octobre 1860, par le Corps expéditionnaire franco-anglais, en pleine seconde guerre de l’opium, fut sans doute parmi les événements qui participèrent à la prise de conscience qu’il fallait protéger le patrimoine par un statut mondial. Il fallut cependant attendre la Conférence d’Athènes, en 1937, sous l’égide de la Société des Nations, pour voir la notion de « Patrimoine culturel mondial » prendre corps et, finalement, la Conférence générale de l’UNESCO, en 1972, pour qu’une « Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel » soit adoptée. Six ans plus tard, les premiers sites étaient inscrits sur la liste du patrimoine mondial.

Aussi, de la révolution culturelle chinoise aux dernières déprédations de Daech, en passant par les bouddhas de la vallée de Bâmiyân pulvérisés en mars 2001 par les talibans, les destructions volontaires du patrimoine prétendent faire table rase du passé, nier les traces d’une société que l’on récuse. Dans le cas syrien, le dynamitage des temples de Baalshamin et de Bêl à Palmyre en août 2015 a eu probablement diverses motivations, notamment médiatiques. Mais il est certain que l’attaque, mise en scène avec un soin tout particulier, était aussi dirigée contre l’ordre mondial à l’origine de la Convention de 1972. Palmyre est en effet inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1980, ce qui en fait un symbole de cet universalisme, combattu par Daech comme l’une des valeurs occidentales. On soulignera d’ailleurs que, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, les destructions du patrimoine suivent les assassinats d’intellectuels et participent d’une même terreur. À Palmyre, le 18 août 2015, Khaled al-Assad, ancien directeur du site archéologique, était exécuté au cœur même des ruines, notamment pour avoir collaboré avec des savants étrangers. Ce que nous apprend l’histoire du patrimoine, c’est qu’il est donc aujourd’hui l’une des composantes de notre liberté. Et, en ce sens, la défense du patrimoine mondial doit s’inscrire dans un mouvement général de protection et d’accueil des intellectuels, des scientifiques, menacés par les régimes totalitaires qui en font des cibles privilégiées. C’est sans doute l’une des missions des Instituts d’études avancées, mais aussi de tous les établissements de recherche, que d’accueillir ces collègues dont la vie est en danger.

Au cœur du conflit syrien, tous les types de déprédations du patrimoine sont ainsi tristement illustrés. Les combats ont raison d’ensembles patrimoniaux spectaculaires (que l’on pense ici, entre autres nombreux exemples, au souk médiéval d’Alep). Mais la désorganisation de l’État laisse également le champ libre à des fouilles clandestines et sauvages qui détruisent à jamais les précieuses informations stratigraphiques ; l’exemple du site archéologique d’Apamée est l’un des plus illustratifs de ce phénomène. Les objets ainsi exhumés sont alors vendus, comme le sont les pièces emportées des musées, notamment pour financer le terrorisme. Il importe donc également de diffuser le plus largement la documentation disponible sur le mobilier archéologique contenu dans les réserves et les salles de musées qui ont été pillées. N’oublions pas que c’est en partie ce travail d’inventaire et de diffusion (comme, par exemple, le travail méticuleux de Rose Valland au musée du Jeu de Paume durant la Seconde Guerre mondiale) qui a permis de récupérer certaines des centaines de milliers d’œuvres que l’on estime avoir été spoliées en Europe par l’occupant nazi.

Rien qu’en Syrie, selon l’ONU, plus de trois cents sites historiques ont été endommagés, et parfois rasés. Les agressions que subit le patrimoine syrien s’inscrivent malheureusement dans une longue histoire d’un patrimoine mondial qui reste fragile, tout particulièrement en temps de guerre. Un patrimoine mondial dont la construction va de pair avec celle d’un humanisme universel qui se voit fréquemment visé. Et c’est là, en fin de compte, un ultime danger qui le guette, au moment où le retour à la paix permettra de poser la question de l’attitude face aux dommages subis. Faudra-t-il conserver sur le terrain la trace de ces destructions, comme il y a 2 500 ans sur l’acropole d’Athènes, et s’en remettre aux reconstitutions en 3D pour illustrer les états perdus du patrimoine ? Si, au contraire, la voie de la restauration est préférée, il faudra éviter de faire de la reconstruction une démonstration idéologique supplémentaire. N’oublions pas que si le patrimoine recouvre une valeur morale forte, c’est aussi celle de la science, celle qui prône le respect de la vérité, la vérité de l’objet. Et ce serait nier l’Histoire que de falsifier le patrimoine, en recréant de toutes pièces ce qui n’est plus.

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