Comment lutter contre les inégalités socio-économiques face au cancer ?

03/05/2019

La recherche développe des outils pour lutter contre les inégalités socio-économiques face au cancer. Pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets ?

Les outils d’aide à la décision visent à assister les patientes à s’impliquer dans les décisions de santé. Ces outils rendent explicite la décision qui doit être prise, et proposent une information validée scientifiquement sur les bénéfices et risques des différentes options de santé. Par exemple, dans le cadre du cancer du sein au stade précoce, une brochure imagée a été développée afin d’aider les patientes à décider peu après leur diagnostic entre une mastectomie (tout le sein est retiré) et une tumorectomie accompagnée d’une radiothérapie (dans ce cas, seule la tumeur cancéreuse est retirée).

Ces brochures sont utilisées en consultation pour faciliter la révélation des préférences. Elles permettent aux cliniciens d’adapter l’information aux besoins et caractéristiques des patients. Leur usage a été fructueux, et n’a pas allongé la durée des consultations. Ces brochures commencent donc à être déployées en routine, intégrées aux dossiers patients électroniques, avec un réel potentiel de surpassement des barrières à l’implémentation.

Auprès des populations défavorisées, les versions imagées sont mieux acceptées. Leur usage est donc recommandé. Ce type d’approche peut contribuer à réduire les inégalités d’accès à l’information. Dans une approche universaliste proportionnée, les interventions proposées doivent en effet prendre en compte ces disparités, et être adaptées au niveau d’inégalité. L’utilisation d’images permet de rendre l’information médicale accessible à tous. 

NDLR : L’universalisme proportionné combine les approches universelle (toute la population bénéficie d’un programme) et ciblée (seules les groupes les plus à risque en bénéficient). Un programme vise alors l’ensemble de la population, mais avec des modalités qui varient selon les besoins des différentes catégories de la population.

Pourquoi avoir choisi de tester ces outils sur le cancer du sein plutôt qu’un autre type de cancer ?

Il y a beaucoup d’inégalités sociales de santé qui touchent les patientes atteintes de cancer du sein, tant au niveau de la chirurgie mammaire (mastectomie ou tumorectomie avec radiothérapie) qu’au niveau de la reconstruction mammaire. Une étude conduite en 2011 par l’institut Curie indique que 70% des femmes interrogées ayant eu une mastectomie n’avaient pas eu de reconstruction, et 60% d’entre elles disaient ne pas avoir compris les informations données à ce sujet.

D’autre part, les patientes atteintes de cancer du sein en France considèrent ne pas recevoir suffisamment d’informations, quel que soit leur milieu socioéconomique et social. Il y a donc des améliorations à apporter, tant au niveau de l’information que de la prise de décision, pour toutes les femmes, et en particulier, les patientes les plus défavorisées. Étant moi-même une femme, c’est également un domaine clinique qui m’interpelle plus particulièrement, et qui est un point focal de mon programme de recherche depuis de nombreuses années.

A quels défis êtes-vous confrontée pour effectuer vos recherches ?

Les études que je mène ciblent principalement les patientes les plus défavorisées, qui vivent souvent dans des conditions de précarité telles que participer à une étude est souvent intimidant, déstabilisant et pas franchement une priorité. C’est pourtant leurs expériences et leurs ressentis que nous essayons de capturer et d’améliorer. Il est souvent très difficile d’inclure ces patientes dans nos études et nous mettons tout en œuvre pour simplifier et faciliter leur inclusion. Nous adaptons les procédures de recrutement et travaillons beaucoup dans la communauté, avec des « patientes chercheuses ». Elles ont elles-mêmes eu un cancer du sein par le passé, et travaillent au sein de nos équipes de recherche afin d’informer et recueillir le consentement de ces patientes dans les meilleures conditions possibles, sans que jamais elles ne se sentent forcées d’y participer.

Quelles sont les barrières éventuelles à l’utilisation de ces outils ?

Le temps. Beaucoup de médecins sont débordés et parfois réticents à intégrer une chose en plus dans leur pratique clinique, quand ils sont déjà en retard de deux heures sur le planning des consultations. En règle générale, une fois qu’ils ont essayé ce type de brochures avec les patientes, ils ne reviennent pas en arrière. Ils nous parlent des bénéfices que cela apporte au niveau de la provision et de la standardisation de l’information. Ils soulignent aussi l’aspect positif dans la relation au patient et dans l’implication des patientes dans la prise de décision durant la consultation, et à la maison avec leurs proches. Les médecins ont l’habitude d’utiliser la communication visuelle : ils nous disent qu’ils dessinent beaucoup, notamment lorsqu’ils expliquent les techniques de reconstruction mammaire aux patientes. Ce type de brochure leur permet de montrer visuellement ce qui se passera si l’on utilise un implant mammaire, pas d’implant du tout, ou les propres tissus de la patiente pour reconstituer le volume du sein.

Qu’est-ce qui se fait à l’étranger ? Existe-t-il de bonnes pratiques que nous pourrions importer ?

Pour qu’une étude soit vraiment utile, il faut que ses résultats, tels qu’une intervention ou un changement de pratique clinique, puissent être implémentés et adoptés sur le long terme. Ceci est particulièrement pertinent dans le cadre de recherches qui visent à lutter contre les inégalités socio-économiques face au cancer. Aux États-Unis et au Royaume Uni, pays dans lesquels je travaille depuis de nombreuses années, l’implémentation est un aspect très important de la recherche en santé. Nous essayons de planifier l’implémentation de nos études au début du cycle de recherche et de nous entourer de tous les partenaires qui la faciliteront : patients, cliniciens, membres de la communauté qui peuvent jouer un rôle utile pendant la dissémination des données (y compris des membres du ministère de la santé). Intégrer la question de l’implémentation dans la planification des recherches mais aussi améliorer le transfert et l’application des données et savoirs scientifiques accessibles à tous est essentiel. C’est une pratique qui gagne à être renforcée en France.

Entretien réalisé par Aurélie Louchart

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