Exégèses coraniques, gouvernance et violence en Afrique

17/01/2017

Le sommet France-Afrique des 13 et 14 janvier 2017 à Bamako a été marqué par un impressionnant dispositif sécuritaire mis en place pour accueillir les 35 chefs d’États attendus. Cette rencontre est en soi un symbole : elle a lieu dans un pays pris d’assaut par de nombreux groupes terroristes, au secours duquel François Hollande est venu en engageant les troupes françaises avec l’Opération Serval. Plus que le Mali, c’est au secours d’une des nombreuses anciennes colonies françaises à la stabilité fragile que le Président est venu.

Ce sommet est également un défi lancé aux groupuscules qui sèment la terreur dans cette vaste région rebaptisée le Sahelistan. Ces groupes n’ont pas été éradiqués. Au contraire : la nature et la formation de certains États, dirigés pour beaucoup par des tyrans usés, rendent ceux-ci encore plus vulnérables aux « fous d’Allah ».

Avant d’être idéologique, l’islam en Afrique est un fait social, culturel et religieux. Quoique consécutive à des conquêtes historiques (cf. l’article de Mathias Boukary Savadogo dans ce numéro), les Africains se sont appropriés cette religion, et, jusqu’à récemment, les guerres africaines se sont inscrites principalement dans des conflits identitaires. Il existe « des islams » africains qui se fondent dans, ou s’inspirent de diverses confréries musulmanes.

Aspects sociaux : les confréries

Au Sénégal, les confréries les plus connues sont les Layènes, les Tidianes et les Mourides, d’origine sunnite. La confrérie Ibadou prescrit pour sa part aux femmes de se tenir éloignées des hommes et de porter un voile intégral, et choisit ses propres dates pour les fêtes religieuses. Perçue comme radicalisée, en raison d’une volonté de retour aux fondamentaux de la religion et d’un éloignement avec le pouvoir politique, elle est très répandue dans les classes populaires et dans les campagnes, gagnant même les couches sociales plus aisées, en réaction à ce qui est perçu par la population comme une trop grande dilution de la religion musulmane.

Au Cameroun, l’islam pratiqué par les Bamouns de l’Ouest est surtout d’origine égyptienne, alors que l’islam de la partie septentrionale se rattache plus à l’Arabie saoudite. Cette filiation spirituelle est également financière, notamment à travers le financement des mosquées. Souvent construites par les riches monarchies arabes ou même par le Maroc, ces dernières sont le signe d’une vibrante culture qui fait souvent une large part à l’ascétisme. La profession de foi, les cinq prières quotidiennes, l’aumône, le jeûne et le pèlerinage à La Mecque correspondent en effet à une discipline, voire à une éthique de vie.

En islam comme ailleurs, le pouvoir de l’argent n’est jamais éloigné du politique. Les deux s’influencent réciproquement, et l’exemple des Mourides le montre à merveille. Si le Sénégal est un exemple rare de coexistence religieuse, le respect, voire la déférence obligée de tous les présidents sénégalais à l’égard des chefs spirituels mourides montre que Dieu est rarement loin des cercles politiques et financiers. Toutefois, ce qui marque l’expérience postcoloniale récente est le renforcement, voire l’affirmation du religieux et plus particulièrement de l’islam comme force politique ou aussi, tragiquement, comme menace sécuritaire. Tout cela a été facilité, entre autres, par une mauvaise gouvernance ainsi que par la satellisation de la terreur au nom de la lutte contre un impérialisme occidental perçu comme incessant et infiniment oppressant.

Aspects politiques

Le second élément d’intelligibilité de l’irruption du religieux est le rapport au politique, et principalement à la gouvernance. Il existe une importante expertise relative à la gouvernance à laquelle participent économistes, politologues et juristes, sans la rigueur conceptuelle et méthodologique requise. En dépit des tentatives pour « mesurer » la bonne gouvernance, ce qu’on peut entrevoir, c’est la place tenue par la mauvaise gouvernance et par les diverses fragilités socio-institutionnelles dans le désir de tuer au nom de Dieu en Afrique.

Pendant longtemps, la mauvaise gouvernance a été tolérée, voire encouragée par l’Occident (et la France en particulier) au nom de la stabilité. Dans leurs calculs politiciens, les tyrans africains et leurs soutiens n’ont jamais envisagé que la bonne gouvernance – et principalement la liberté et une distribution acceptable des richesses – pouvait être non seulement le véritable garant de cette stabilité, mais aussi rendre les intérêts occidentaux plus prospères.

Bien souvent, la montée de partis islamistes a eu lieu dans un contexte de chômage endémique, d’inflation galopante couplée avec un enrichissement scandaleux des élites politiques. L’absence de liberté, la pauvreté, la misère totale et l’instinct prédateur des élites politiques fabriquent, ironiquement, les conditions du développement d’un islamisme à travers des processus démocratiques qui, tragiquement, débouchent sur le déni même de cette démocratie.

La mondialisation

Le dernier aspect de compréhension des dynamiques islamistes en Afrique est celui de la mondialisation. Le nouvel islamisme « global » naît du rejet, voire de la haine d’un Occident chrétien dont l’arrogance, l’impérialisme et la domination semblent de plus en plus insupportables. Dans un contexte postcolonial où l’obsession des élites pour leur survie politique prime sur tout, les pays africains se rendent vulnérables à l’attaque militaire la plus banale. Ces gestions frauduleuses ont facilité la montée d’extrémismes locaux et transfrontaliers, mais aussi la dislocation de divers États au nom d’un interventionnisme occidental cruellement sélectif qui a permis à la violence de se répandre avec une stupéfiante rapidité.

Lorsqu’un groupe prend le contrôle d’un territoire, c’est qu’il est souvent peu ou mal gouverné. Quoique arbitrairement morcelés, les États postcoloniaux sont souvent trop vastes et, donc, incontrôlables par des dirigeants autoritaires soutenus par une armée prébendière. Ajouté à cela une misère galopante, le chômage des jeunes, les inégalités criardes, alors Dieu devient une commodité facile, surtout dans un contexte où un discours absolutiste séduit une jeunesse désabusée et des populations assommées par une pauvreté sans nom. Les communautés religieuses entrent alors en conflit quand l’autre est présenté non seulement comme impie, mais comme ennemi.

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