L’Islam en Afrique de l'Ouest. Une présence forte et plurielle

La diffusion de l’islam en Afrique de l’Ouest est intervenue dès le viiie siècle de plusieurs manières : une première pacifique, apportée par les commerçants venus du Maghreb qui aboutit à la conversion des cours royales, puis des populations ; et une seconde militaire, dont les jihads du xviiie siècle, qui favorise l’apparition d’États théocratiques musulmans. L’intrusion coloniale française et britannique a également participé à la diffusion de l’islam en Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, l’islam est numériquement la religion dominante en Afrique de l’Ouest, oscillant entre 20 % de musulmans déclarés au Ghana ou au Liberia, à 90 % en Gambie, au Mali, au Niger ou au Sénégal.

De l’accommodement à la négociation puis à la revendication

La vague indépendantiste des années 1960 et 1970 (cf. Fellows n° 10) a contraint les leaders musulmans africains à adopter, avec des fortunes diverses, une posture d’accommodement face aux nouveaux pouvoirs politiques nationaux. Cette attitude s’explique par le fait que le pouvoir politique, poursuivant en cela la pratique coloniale, entendait exercer une surveillance des milieux musulmans et aussi par l’existence de rapports clientélistes entre les milieux politiques et musulmans. À l’exception de pays comme le Sénégal et le Nigeria où les communautés confrériques – Tijaniyya, Qadiriyya, Mouridiyya – et les familles maraboutiques sont très influentes et bien structurées, les leaders musulmans ont accepté dans leur grande majorité l’officialisation voire la bureaucratisation de certaines de leurs activités.

Le vent de démocratie des années 1990 qui souffle sur l’Afrique de l’Ouest – multipartisme, liberté d’expression et d’association – a introduit une nouvelle posture des tenants de l’islam : celle de la négociation. Les communautés musulmanes négocient l’autonomie dans la gestion de leurs activités telles que l’organisation du hajj, la reconnaissance des établissements confessionnels islamiques par les ministères de l’Éducation Nationale et non plus par les ministères de l’Intérieur (dans les pays francophones particulièrement) ou encore l’octroi de fréquence radio.

Cette posture s’est appuyée sur la structuration des communautés musulmanes nationales qui s’est renforcée par des associations faîtières – Conseil Supérieur des Imams (COSIM), Conseil National Islamique (CNI) en Côte d’Ivoire, Haut Conseil Islamique au Mali, Fédération des Associations Islamiques du Burkina Faso (FAIBF) au Burkina Faso. À cela, il faut ajouter le renforcement des positions des jeunes arabisants, réunis au sein d’organisations et de mosquées, après des luttes et l’ostracisme des tenants de l’islam « traditionnel ». Portées par des communautés de plus en plus urbaines et conscientes de leurs poids comme force sociale agissante, cette attitude a porté ses fruits en donnant plus de visibilité à l’islam.

Les années 2000 ont amené les communuautés musulmanes à une posture plus revendicatrice. Le contexte général, marqué par le renforcement de la démocratie, une meilleure structuration des organisations islamiques, des cadres et intellectuels musulmans mieux outillés pour s’imposer comme des interlocuteurs représentatifs de leurs communautés, semble constituer un environnement favorable pour l’islam.

L’appel de l’arène publique

Les associations musulmanes vont désormais donner leur avis et leur position sur les questions d’intérêt national. En Côte d’Ivoire, le COSIM et le CNI prennent position contre le projet de la nouvelle constitution ivoirienne de 2000, qui, selon eux, contient des germes confligènes et d’exclusion. Au Sénégal, certains leaders religieux se sont investis directement et activement dans la politique. Sérigne Moustapha Sy, personnalité religieuse de premier plan a été candidat à l’élection présidentielle de 2000 face à Abdou Diouf et Abdoulaye Wade. En 2002, le Comité Islamique pour la Réforme du Code de la Famille au Sénégal (CIRCOFS) est intervenu fortement pour donner son avis sur la rédaction du code de la famille. Au Mali, en 2011, le Haut Conseil Islamique a réussi à faire prendre en compte ses revendications dans la rédaction du nouveau code de la famille. Au Niger, en février 2011, à l’appel de l’Association pour la Culture et l’Orientation Islamique (ACOI), plusieurs organisations ont brûlé symboliquement une copie du projet de Code de la famille.

Les média confessionnels islamiques, plus nombreux et plus professionnels, donnent de la visibilité et de la portée aux actions des leaders. La diffusion de leurs messages et de leurs réflexions participe à la mise en œuvre de nouvelles formes de daw’a (campagnes d’islamisation) et à la réislamisation des jeunes musulmans.

La visibilité de l’islam et de ses leaders dans la sphère publique est le signe de sa vitalité mais également de sa pluralité. L’islam ouest africain est à majorité sunnite et appartient à l’école juridique malékite. Le paysage islamique se partage entre plusieurs tendances. Le wahhabisme qui est apparu dans la région ouest africaine autour des années 1940, s’est illustré par ses attaques virulentes contre les confréries islamiques qu’il accuse d’être déviationniste à cause de la place prépondérante du shaykh. Le salafisme, autre courant islamique, venu du Moyen Orient, incarne l’islam radical africain. Ce courant, qui se donne comme modèle la communauté des premiers croyants au temps du Prophète s’est illustré ces dernières années par son acharnement contre la modernité en Afrique et surtout par la destruction des mausolées appartenant au patrimoine culturel malien. Les confréries religieuses islamiques sont quant à elles bien implantées dans toute l’Afrique de l’Ouest.

À côté de ces courants, il y a cette grande majorité de musulmans qui ne se rattache à aucun des courants cités. Par facilité, on les regroupe sous le terme impropre de musulmans « traditionnels ». Ils vivent leur foi dans la pratique quotidienne des prescriptions sans militantisme ni engagement. Sont-ils les porteurs de cet islam tolérant, fondé sur les traditions africaines ? Constitueront-ils un rempart contre l’islam radical venu du Moyen Orient et qui s’illustre par les attentats et tentatives de déstabilisation qui secouent l’Afrique de l’Ouest ?

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