L’Anthropocène : origine, effets, avenir

Il n’existe pas de définition universellement acceptée pour la période (géologiquement) récente de l’« Anthropocène ». En proposant le concept en 2000, le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen envisageait l’Anthropocène comme la période de l’histoire de la Terre au cours de laquelle les hommes ont eu un effet irréversible sur cette dernière. D’autres définitions existent, qui mettent en avant un effet dominant ou significatif. Le concept d’Anthropocène dépend donc de la mesure de son intensité, mais également de la manière dont on en mesure les « effets ». Les géologues, qui veulent définir l’Anthropocène comme une période formellement délimitée, s’attachent à trouver une frontière physique dans la stratigraphie qui la sépare de l’Holocène – un des postulats est d’utiliser les retombées radioactives des premières bombes atomiques de 1945. Les géomorphologues proposent d’autres points de départ, en fonction de la composition et du calibre des sédiments trouvés dans les plaines inondables, dus à l’intensification des pratiques de culture et à l’évolution des modes de gestion des ressources, le tout en lien avec l’industrialisation ou l’apparition extensive de terrains artificiels. Ces définitions étendent alors la période de l’Anthropocène à plusieurs centaines d’années (Crutzen avait d’ailleurs lui-même proposé plusieurs dates, notamment 1784 avec l’invention de la machine à vapeur), et montrent ainsi que son point de départ reste très variable selon le lieu.

Une autre proposition vise à définir l’Anthropocène en fonction des conséquences de l’activité humaine sur la composition atmosphérique. L’air piégé dans la glace polaire contient des concentrations de dioxyde de carbone et de méthane croissantes avec l’intensification de l’industrialisation à la fin du xviiie siècle. Mais certains chercheurs ont également mis en évidence des impacts bien antérieurs de l’activité humaine, remontant au développement de l’agriculture, à la domestication des cultures et à l’élevage. Le méthane rejeté par les rizières et les troupeaux ainsi que le dioxyde de carbone résultant des déforestations pourraient suggérer que l’Anthropocène a débuté depuis des milliers d’années – potentiellement aussi au Pléistocène-Holocène (11 700 ans avant aujourd’hui), voire encore avant avec l’extinction de la megafaune.

S’il est scientifiquement difficile de définir l’Anthropocène, il est cependant intéressant de considérer ses implications pour le travail de recherche. L’élément le plus important est d’admettre que la terre est aujourd’hui dans un état « sans analogue » – les impacts de l’activité humaine sont maintenant si profonds qu’il n’existe aucune période dans l’histoire de la terre comme point de comparaison : plus aucun paysage n’est véritablement naturel et les processus environnementaux fonctionnent aujourd’hui très différemment à cause de l’influence humaine. Jusqu’à récemment, on a souvent exclu l’activité humaine des études sur les processus environnementaux, considérant généralement l’homme simplement comme un facteur perturbateur pour expliquer des résultats imparfaits. Intégrer les activités humaines passées et prendre en compte le rôle de l’homme aboutit à de nouvelles questions complexes à résoudre, faisant cependant courir le risque pour les scientifiques de prendre des positions manquant de cette primordiale (mais peut-être illusoire) neutralité dans le développement des scénarios futurs.

Pourtant les résultats peuvent être très éclairants : par exemple, sur la base de quatre scénarios de développement économique jusqu’en 2080, le projet Foresight Future Flooding a abouti à différents degrés de risques d’inondation au Royaume-Uni, avec des résultats et des implications économiques très divers. L’étude de l’Anthropocène est donc d’un intérêt majeur, ce qu’on voit avec la publication depuis 2013 de trois nouvelles revues universitaires consacrées au concept (Anthropocene, Elementa: Science of the Anthropocene et The Anthropocene Review), chacune mettant l’accent sur ses propres centres d’intérêt interdisciplinaire ou transdisciplinaire, étudiant les interactions de l’homme avec le système terrestre, et montrant par là qu’il existe un large champ d’investigations méthodologiques dans l’étude de l’Anthropocène.

On peut ainsi prendre l’exemple de la recherche appliquée à la gestion des cours d’eau. Il est en effet essentiel d’évaluer les probabilités de modification des cours d’eau, c’est-à-dire l’altération du lit des rivières ou l’apparition de berges après les crues, afin de mettre en place dans les plaines inondables des stratégies de protection des infrastructures, améliorer les problèmes de qualité de l’eau et réduire la perte d’habitats aquatiques.

On sait depuis longtemps que l’activité humaine affecte de manière significative la probabilité de ces modifications, mais la plupart des études cherchent à déterminer l’impact des actions individuelles telles que la construction de barrages, le développement urbain, l’ingénierie fluviale, etc. Se placer dans une perspective d’Anthropocène suppose au contraire d’étudier simultanément les multiples activités humaines (qui sont à l’origine des tensions) qui se déroulent tout le long d’une rivière, et comment en aval elles affectent n’importe quel tronçon de cette même rivière. À ce jour, les experts ont relié ces ensembles de données multistressantes à des changements localisés. Mais il faudrait plutôt étudier le potentiel des analytiques basées sur le modèle probabiliste Bayesian Belief Networks (BBN). Les BBN offrent la possibilité d’intégrer des variables mesurées à différentes échelles. Elles peuvent être mises en œuvre même en cas de données manquantes, et être rapidement optimisées pour améliorer l’ajustement des données et minimiser l’erreur globale dans une chaîne complexe de relations. Cette méthode peut fournir pour la première fois des connaissances sur la relative influence des multiples activités humaines – comme déterminer si les réseaux fluviaux sont plus sensibles à la construction de barrages ou au développement urbain, etc. Cette approche offre l’espoir d’une perspective complémentaire dans une stratégie à long terme, où les actions humaines seront intégralement prises en compte dans l’analyse, et où divers scénarios de gestion des ressources pourront être simulés pour aider à orienter les politiques de gestion et de conservation durable des rivières.

Il a été suggéré que l’Anthropocène prend fin avec l’extinction de l’Homme. Une interprétation plus optimiste veut qu’elle pourrait nous aider à mieux comprendre la coévolution du système terrestre et des activités humaines, nous permettant ainsi de gérer d’un seul tenant et nous-mêmes et les ressources naturelles de la Terre, en s’attachant aux actions réduisant l’impact délétère de l’homme et en maximisant le processus de restauration. Seul le temps nous le dira !

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