Une genèse de l'Anthropocène

L’Anthropocène est souvent défini comme la période géologique marquée par les dépôts sédimentaires provenant directement de l’impact capital de l’humanité sur l’ensemble des systèmes environnementaux (géologiques, écologiques et climatiques). Pour beaucoup, cette période commence par la révolution industrielle, et s’accélère après la seconde guerre mondiale. Depuis les années 1950, on assiste à une augmentation sans précédent de la consommation des différentes ressources naturelles, avec pour conséquence directe l’augmentation considérable de la population mondiale.

L’Anthropocène est considéré par beaucoup comme un phénomène produit par l’impact de l’homme sur son environnement aux xixe et xxie siècles. Bien que cette description soit légitime et largement acceptée, il nous faut examiner la manière dont les interactions homme-environnement ont jeté très tôt les bases des changements récemment observés. En outre, en adoptant une description écologique de l’Anthropocène (en sus de la définition géologique), il nous faut également évaluer la création par l’homme de « nouveaux écosystèmes ». Ces nouvelles niches artificielles représentent une étape importante de l’Anthropocène, caractérisée par des environnements dégradés avec leurs conséquences géologiques. Pour citer Peter Verburg, spécialiste de l’espace environnemental et de l’Anthropocène : « Fondamentalement, l’Anthropocène définit l’émergence de systèmes socio-écologiques imbriqués, où les interactions homme-environnement sont non seulement bidirectionnelles, mais s’étendent également sur différentes échelles spatiales et temporelles. Dans cette optique, la pertinence d’une science complexe aboutissant à une nouvelle compréhension des interactions homme-environnement devient évidente ».

Si l’on accepte que l’Anthropocène est une situation culturelle où la nature est indissociable de l’homme, où tous les espaces et environnements sont affectés par l’action humaine, il nous faut alors prendre en compte le fait que les premières expéditions dans les lieux les plus reculés sur Terre ainsi que la gestion de ces espaces constituent un moment crucial de l’Anthropocène. Comme beaucoup l’ont remarqué, les fondements de l’Anthropocène résident dans la compréhension du moment et de la manière dont notre relation à la nature a changé. La création par l’homme de nouvelles espèces animales dans de nouveaux environnements a notamment opéré un changement radical dans la plupart des écosystèmes. Ceci est particulièrement remarquable en montagne où les activités pastorales se sont développées concomitamment des activités minières. Les paysages méditerranéens, et surtout les montagnes méditerranéennes, sont particulièrement sensibles au changement climatique et à l’activité humaine. Par ailleurs, s’agissant de l’une des principales régions du monde où l’agriculture et les premières civilisations se sont développées, on peut s’attendre à y trouver les indices des prémisses d’un impact de l’homme, et donc des preuves d’un Anthropocène plus précoce.

Définir l’Anthropocène et le Paléoanthropocène revient à identifier la période où l’homme acquiert une influence significative sur le système terrestre, la période où les stratégies de manipulation et de contrôle de l’environnement révèlent une attitude nouvelle vis-à-vis de l’environnement ; ce moment où l’homme, en tant que partie intégrante du système terrestre, devient un puissant moteur du changement. À mon sens, les environnements montagneux, qui ont été témoins de l’activité humaine dès le début de l’Holocène, sont idéals pour déterminer les frontières de l’Anthropocène.

Depuis les années 1990, la recherche archéologique et paléoenvironnementale dans les massifs européens a démontré que de nombreuses régions en haute altitude (entre 1 800 et 2 500 m) ont été exploitées très tôt. Dans les Pyrénées, on trouve de nombreux enclos pour animaux en haute altitude datant de l’âge du bronze (3 000 - 1 000 av. J.-C), et on a pu reconstituer des traces d’anciennes végétations qui révèlent la présence de l’homme. Dans les Alpes françaises du Sud, les recherches ont donné des résultats similaires, avec un grand nombre de sites pastoraux à plus de 2000 m. À l’âge du bronze, les travaux paléoenvironnementaux indiquent le défrichement d’espaces en haute altitude pour le pâturage. L’étude de l’ADN conservé dans les sédiments des lacs a permis d’identifier les espèces introduites dans ces régions par les bergers. Peu à peu, on constate que la transhumance a amené de plus en plus d’animaux dans des pâturages de haute altitude, avec des conséquences sur l’environnement.

La création de pâturages en haute altitude se caractérise par la construction incessante de nouvelles niches. Cette construction de niches par l’homme semble être le meilleur point d’entrée dans l’ère de l’Anthropocène. Cette construction est utile, mais empêche souvent de voir ses répercussions, ce qui nécessite une connaissance approfondie des mécanismes environnementaux. Dans les environnements sensibles, notamment en montagne, le risque de construction de niches inadaptées est plus grand que dans les autres environnements. Le bouleversement initial par lequel l’homme a entraîné un changement de l’environnement via la modification de ce même environnement pourrait utilement déterminer des phases précoces de l’activité humaine au cours des iiie et iie millénaires av. J.-C. Il s’agit sans doute là de la période où l’activité humaine en haute altitude présentait le plus grand risque pour l’environnement, les arbres étant alors abattus sans que les pâturages puissent fixer les sols et les sédiments. Dans certaines régions, comme les Alpes-Maritimes, on trouve des marques d’une grave érosion au cours de l’âge du bronze, tandis que dans d’autres régions il est évident que de nombreuses communautés montagnardes de Méditerranée ont développé des stratégies socio-économiques de résilience.

En conclusion, pour comprendre l’Anthropocène, et plus précisément l’évolution de la relation de l’homme avec l’environnement, on doit prendre en compte des périodes plus anciennes, notamment les périodes préhistoriques. Il est évident qu’un important changement s’est produit dans la relation homme-paysage il y a environ 4 000 ans, en raison de l’intensification du pastoralisme et de l’exploitation minière dans de nombreux massifs d’Europe. Définir l’Anthropocène ne se limite pas à identifier l’impact décisif de l’homme sur l’environnement, mais aussi à identifier ces périodes du passé où les rapports de l’homme avec l’environnement se sont transformés, le déplacement vers des environnements marginaux et éprouvants étant l’une de ces « périodes ».

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