Le sentiment de contrôle

18/04/2017

Le sentiment d’être engagé dans l’action que nous sommes en train de faire est une caractéristique essentielle de notre activité mentale. Quand je travaille sur mon ordinateur, mon expérience consciente repose d’abord sur la perception du mouvement de mes doigts sur le clavier et sur les mots qui apparaissent à l’écran. Quand je m’arrête pour me faire un café, elle se concentre sur l’enchainement de mouvements consistant à mettre le café dans un filtre, verser de l’eau dans la machine à café, etc. Le flux de notre expérience consciente normale se définit en grande partie par la description de ce que nous sommes en train de faire. Ainsi, d’un point de vue subjectif, nous ne faisons pas qu’exécuter nos actions, nous sommes nos actions.

Néanmoins, l’idée selon laquelle les actions seraient une composante essentielle de l’expérience humaine s’est révélée difficile à étudier. Les études scientifiques prenant la conscience pour objet se sont concentrées en grande majorité sur la manière dont le cerveau traite l’information visuelle. Ce sujet est peut-être tout simplement plus accessible à l’investigation scientifique que la question complexe posée par l’action. L’expérimentateur peut contrôler ce que voient les sujets, et donc l’information traitée par le système visuel.  Au contraire, étudier la perception que nous avons de nos propres actions implique de comprendre comment le cerveau traite une information à laquelle l’expérimentateur n’a pas directement accès, celle-ci étant générée par le cerveau lui-même au cours de l’action. Les manuels de psychologie affirment en général que “le contrôle de l’action est largement automatique”, et passent sur ce sujet. Il est vrai que notre accès conscient au fonctionnement de nos systèmes moteurs est très restreint ; mais bien que nous ne sachions pas comment nous faisons les choses, et que nous connaissions plutôt mal les raisons qui nous font agir (ce point était d’ailleurs central dans l’analyse freudienne de l’esprit), nous sommes en général tout à fait conscients d’être en train d’agir lorsque nous le sommes.

Avoir le sentiment de contrôler ses propres actions est une expérience tellement commune qu’il peut être difficile de l’isoler et de l’étudier de manière scientifique. Néanmoins, exécuter un mouvement de manière volontaire et être amené à faire involontairement ce même mouvement sont deux expériences très différentes au niveau subjectif. La stimulation magnétique transcrânienne (TMS, de l’anglais Transcranial Magnetic Stimulation) est une technique nouvelle, sécurisée et non-invasive permettant de stimuler certaines zones du cortex cérébral en appliquant une impulsion magnétique de l’extérieur. Lorsqu’elle est appliquée au niveau du cortex moteur primaire, elle déclenche un petit mouvement involontaire du côté du corps opposé à celui de la stimulation. De fait, ces « tics » involontaires ne sont pas du tout ressentis de la même manière qu’un même mouvement volontaire impliquant les mêmes muscles. Les mouvements provoqués par la TMS ne sont tout simplement pas ressentis comme étant « nos » mouvements.

De plus, plusieurs maladies neurologiques et psychiatriques provoquent une altération de la conscience que nous avons de nos propres actions. Il y a plusieurs années, nous avons montré que les patients présentant des lésions du cortex pariétal sont capables de bouger un doigt de manière volontaire lorsque qu’ils en reçoivent l’instruction, mais ne semblent pas avoir conscience qu’ils sont sur le point d’agir jusqu’à ce que le muscle se contracte réellement et renvoie un signal au cerveau. On peut faire l’hypothèse que ces patients produisent des actions volontaires normalement, mais que la prise de conscience qu’ils en ont souffre d’un délai. Ils se révèlent surpris par leurs propres actions, contrairement aux sujets sains, chez qui les actions volontaires s’enchainent de manière fluide. De la même façon, il est intéressant de noter que les patients atteints de schizophrénie peuvent parfaitement produire des mouvements volontaires, mais qu’ils les perçoivent de manière altérée. Dans le symptôme classique de l’« illusion de contrôle », ces patients affirment parfois que leurs actions ne sont pas les leurs, mais sont contrôlées par un agent ou une force extérieure. Nous avons montré que cette conscience altérée de ses propres actions est liée à un affaiblissement des connexions entre les régions cérébrales frontales, qui sélectionnent l’action à entreprendre, et les régions pariétales, qui enregistrent le déroulement et les conséquences des actions sélectionnées.

Le propre de l’action chez l’homme est peut-être le fait que nous réalisons nos actions pour atteindre des objectifs spécifiques. Très souvent, ces objectifs induisent non seulement des modifications de notre état interne, mais également de l’environnement externe. Une des spécificités de l’esprit humain réside en sa capacité à planifier des actions qui transforment l’environnement. Quand je regarde autour de moi, quasiment tout ce que je vois est fait par l’homme, donc un produit de l’action humaine. L’ordinateur, la photo sur le mur, le café chaud dans ma tasse, tous sont des produits physiques d’une action menée par quelqu’un vers un but.

L’étonnante diversité de comportements que peut produire l’esprit humain sous-tend notre statut d’homo faber, selon le terme du philosophe Bergson : un primate dont l’intelligence nous a permis de transformer notre environnement physique pour le conformer à nos désirs. Je suggère que cette capacité requière une adaptation spécifique au niveau cognitif, que j’appelle « sentiment d’agentivité ». Le sentiment d’agentivité fait référence à l’expérience que nous faisons lorsque nous sentons que nous contrôlons nos propres actions, et, à travers elles, les évènements du monde extérieur. Si nous connaissons les conséquences de nos actions, et si nous percevons correctement la relation entre la manière dont nous agissons et la conséquence que nous déclenchons, nous pouvons adapter nos actions pour atteindre nos buts. Cette capacité est présente chez de nombreux animaux, mais elle atteint un niveau d’expression beaucoup plus riche chez les êtres humains. Les étapes essentielles de l’histoire évolutionnaire de l’homme, telles que le développement de l’agriculture et de la fabrication manufacturée, se seraient révélées impossibles sans cette capacité à saisir et à ressentir la relation entre une action et sa conséquence, et à utiliser cette compréhension pour réaliser de futures actions.

Au cours des dernières années, nous avons analysé le sentiment d’agentivité chez l’homme en étudiant comment étaient perçues des actions très simples, par exemple celle d’appuyer sur un bouton pour produire un événement extérieur comme un son. Demander directement aux participants s’ils ont l’impression de contrôler ce type d’événements ne permet pas nécessairement de distinguer entre les expériences volontaires et involontaires. Par exemple, les gens ont tendance à s’attribuer les conséquences d’un événement si elles sont positives, mais pas si elles sont négatives. Nos erreurs d’interprétation et nos biais d’auto-confirmation nous empêchent d’appréhender ce qui se passe réellement quand nous agissons. Nous avons donc utilisé des mesures plus simples du sentiment d’agentivité fondées sur la perception du temps. La psychologie expérimentale, constituée en tant que science au xixe, a donné naissance à une des méthodes les plus importantes en psychologie cognitive : la « chronométrie mentale ». Celle-ci part de l’hypothèse que le moment auquel un phénomène vient à l’esprit peut nous renseigner sur le contenu de cette expérience, et sur les mécanismes cérébraux que la produisent. Nous avons demandé à des sujets d’appuyer sur un bouton, ce qui provoquait un son après un délai. Grâce à une horloge rotative sur un écran d’ordinateur, les participants pouvaient dire précisément où se trouvait l’aiguille au moment où ils appuyaient sur le bouton, puis où ils entendaient le son. Nous avons constaté que les participants percevaient leur mouvement sur le bouton et le son comme se produisant de manière plus rapprochée dans le temps que ce n’était le cas en réalité. Nous avons contrôlé que ces événements étaient perçus de manière plus proche de la réalité physique lorsqu’ils se produisaient indépendamment, c’est-à-dire quand les sujets appuyaient sur un bouton sans entendre de son ou entendaient un son sans appuyer sur un bouton  (voir Figure 1). Nous avons prouvé que cet effet était bien lié au sentiment d’agentivité des participants en remplaçant le geste volontaire d’appuyer sur le bouton par un mouvement involontaire déclenché via une TMS du cortex moteur : ces distorsions du temps perçu ne se produisaient pas. Nous avons choisi le terme de « liage intentionnel » pour faire référence à cette compression perceptuelle qui relie l’expérience d’une action à sa conséquence.

L’effet de « liage intentionnel » fournit ainsi un moyen de mesurer quantitativement le sentiment d’agentivité. Au cours des années, nous l’avons ainsi utilisé dans plusieurs expériences pour situer l’agentivité dans le contexte plus élargi du comportement humain. Il est devenu évident que plusieurs facteurs influencent notre perception temporelle des événements. Certains de ces facteurs sont très généraux : le simple fait de jouer deux sons l’un à la suite de l’autre de manière rapprochée dans le temps peut conduire à les percevoir comme plus proches qu’ils ne le sont réellement, en particulier si le premier son est perçu comme étant la cause du second. Cependant, d’autres facteurs sont spécifiques à l’action volontaire. Nous avons vu que l’effet de liage intentionnel était présent dans les actions qui mettent en jeu une commande motrice volontaire, mais pas dans les mouvements involontaires. Plus récemment, nous avons montré que l’effet de liage intentionnel était encore accru quand les participants devaient volontairement choisir parmi un ensemble d’actions potentielles, surtout si celles-ci avaient un résultat qualitativement ou émotionnellement pertinent pour eux. Ceci montre bien que l’effet de liage intentionnel saisit une caractéristique essentielle des actions humaines, c’est à dire notre capacité à choisir entre différentes actions pour obtenir le résultat désiré, et à fonder le choix de nos actions sur la connaissance de la relation entre l’action et de son résultat (voir figure 2). C’est une capacité qui existe aussi chez l’animal mais qui s’est nettement développée au cours de l’évolution du cerveau humain.

Il s’agit maintenant de comprendre en quoi le fait élémentaire d’éprouver que l’on contrôle ses actions sous-tend l’organisation sociale humaine. Lorsque nous invoquons la responsabilité d’une personne, nous supposons explicitement – ou tout du moins implicitement – qu’elle était consciente de ses actes et de leurs conséquences. À ma connaissance, toutes les sociétés humaines font appel à cette notion de responsabilité. Le sentiment d’agentivité serait donc le mécanisme psychologique essentiel qui permettrait l’existence des sociétés humaines. Il est difficile d’imaginer comment les humains pourraient interagir les uns avec les autres sans avoir le sentiment d’être les agents de leurs propres actions.

 

Article traduit par Camille Chardin & Caroline Rainette

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