De Bouazizi à Jemna, puissance et impuissance de la société civile

15/02/2017

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, marchand ambulant de fruits et légumes, se voit confisquer sa marchandise par des policiers. Ce n’est pas la première fois : c’est celle de trop. À 26 ans, il s’immole par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid. Cet acte tragique, qui a conduit au décès du jeune homme deux semaines plus tard, a suscité la colère du peuple contre les défaillances du régime, d’abord dans la ville d’origine du jeune homme, Sidi Bouzid, avant de s’étendre aux régions voisines puis à l’ensemble de la Tunisie. La « promesse démocratique » d’une « ère nouvelle » officiellement annoncée par Ben Ali au lendemain du coup d’État du 7 novembre 1987, n’aura pas été tenue. Au fil des ans, le fossé s’était creusé entre d’un côté un pouvoir de plus en plus répressif et arrogant, arborant de manière ostentatoire les signes extérieurs de richesse, et des classes moyennes et pauvres, réprimées et sans aucune perspective de mobilité sociale. La jeunesse instruite n’avait d’autre avenir que le chômage, tandis que la corruption était la norme, notamment chez les proches du président Ben Ali. Si la majorité des Tunisiennes et des Tunisiens ont souhaité en finir avec le « système Ben Ali », les plus opiniâtres furent les jeunes, les syndicalistes, les avocats et les blogueurs, hommes et femmes refusant la chape de plomb imposée par la police. Leurs revendications sur l’emploi, la dignité et la liberté, ont abouti à une rupture totale avec l’autorité d’alors, comme en témoignaient les slogans adressés au Président : « Le peuple veut la chute du régime » ou « Dégage ! ». Ben Ali fut contraint de partir en exil le 14 janvier 2011, date historique de la chute de la dictature, du triomphe de la liberté et de la conquête de l’espace public par les sujets devenus citoyens et revendiquant des droits.

Six ans après la révolution, et bien que la Tunisie ait réussi à se pacifier politiquement, le pays se trouve aujourd’hui en panne de réformes. Certes, la comparaison avec les autres pays de la vague du « printemps arabe » (Égypte, Libye, Yémen, Syrie) donne une impression positive de l’évolution récente de la Tunisie. Néanmoins, le pays est confronté à une crise économique et sécuritaire, aggravée par une crise de confiance de la classe politique. D’où l’émergence et l’amplification des mouvements sociaux dans les régions intérieures du pays, lieu habituel de mobilisation radicale et de dissidence face au pouvoir central. Mais dans le contexte actuel, où le gouvernement ne peut satisfaire les revendications sociales, ces mouvements risquent de s’étendre et déclencher un nouveau cycle de résistance civile et de répression policière.

L’organisation « Quartet » qui a orchestré le dialogue national, s’inscrit dans l’esprit réformiste et nationaliste de la société civile des xixe et xxe siècles. Ce dialogue s’est matérialisé par l’accord, passé à Paris, entre les leaders des deux tendances politiques dominantes : la première islamiste, gravitant autour du parti Ennahda et conduite par Ghannouchi ; la seconde laïque, articulée autour du parti Nidaa Tounes fondé par Essebsi, devenu Président de la République en 2014. Ce dialogue national est plus personnalisé qu’institutionnalisé, plus fragile qu’inscrit dans la durée. Les bases des deux partis ne font que suivre les deux « cheikhs » qui se veulent les « guides de la révolution et de la transition », et, en l’absence de débats publics raisonnés, une logique de conformisme et d’immobilisme se met en place, contrebalancée par les violents passages à l’acte des jeunes jihadistes et par la multiplication au quotidien de formes de violence sociale (suicide par immolation, contrebande, banditisme…). Une théâtralisation publique du désespoir et de la mort est apparue, tandis que demeure malgré tout une volonté tenace de construire un nouvel ordre porteur d’espoir de vie et de démocratie pluraliste.

L’affaire de l’Oasis de Jemna, située dans le Nefzaoua au sud-ouest du pays, est un parfait exemple. En janvier 2011, les habitants prirent possession de la palmeraie qui, selon eux, appartenait à « leurs ancêtres » avant la colonisation française. L’État, officiellement propriétaire depuis la nationalisation des terres en 1964, dénonce une exploitation illégale, tandis que l’Association de défense des Oasis de Jemna met en avant la gestion collective de la parcelle (entretien, embauches massives…), et une expérience d’économie sociale et solidaire positive tant financièrement (avec un chiffre d’affaires qui a explosé) que socialement (chaque année une partie des bénéfices est réallouée à la communauté). Face à cette appropriation de la terre par les citoyens, l’Assemblée a voté en août 2016 un amendement à la loi sur les terres domaniales pour permettre leur récupération. En octobre 2016, l’État a gelé les avoirs bancaires de l’association.

Ce type de conflit, opposant légitimité et légalité, met en exergue le hiatus entre l’État et la société, dans une période marquée par une relative puissance de la société civile et une impuissance de l’État-nation, lequel peine de plus en plus à gérer l’économie et à contrôler le territoire. En effet, la globalisation des échanges rend en grande partie désuète l’ancienne logique de l’État centralisé. Et si le principe de décentralisation est bien inscrit dans la nouvelle Constitution démocratique de 2014, il est absent des textes d’application, et la gouvernance locale et participative est défaillante sur le terrain.

Dans la plupart des régions défavorisées, la situation est explosive : taux de chômage considérable, indignité des conditions de vie, manque d’infrastructures. Depuis six ans, les gouvernements successifs n’ont fait que des promesses et défendu que les intérêts de la nouvelle classe politique dirigeante, aux dépens du peuple de plus en plus démuni. Des régions entières comme Ben Guerdane, Medenine, Sidi Bouzid, Meknassi, Gafsa, Kasserine… sont en rébellion contre leur statut de « laissés pour compte du développement ». Les émeutes mettent face à face l’État et une masse de citoyens qui, vivant dans la misère et le mépris depuis des décennies, n’ont désormais plus rien à perdre, le tout sur fond de manipulations par les mafias locales pour préserver leurs économies.

On assiste ainsi à la résurgence de cet esprit de division et d’anarchie que le président Bourguiba (1957-1987) désignait sous le nom de « démon des Numides », et qui risque d’aboutir la destruction des biens publics et à la multiplication des réseaux tribaux et infrapolitiques. Pourtant encouragée par un important tissu associatif, la société civile stagne aujourd’hui, tandis que les élites, enfermées dans leurs archétypes de fonctionnement, sont incapables de trouver des solutions de sortie de crise.

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