Une voie démocratique parsemée d’embûches

En 2010-2011, la révolution tunisienne menée en protestation contre le chômage, la corruption et la répression policière, a provoqué la fuite du président Ben Ali, en place depuis 1987, vers l’Arabie saoudite le 14 janvier 2011, et a engagé le pays dans un processus démocratique. À sa suite, de nombreux pays arabes se sont soulevés contre leurs dirigeants. Malheureusement, l’enthousiasme s’est vite émoussé, et la plupart des insurrections arabes ont échoué. Parmi les pays arabes, seule la Tunisie est susceptible de faire partie du « club » des démocraties.

L’expérience tunisienne est un démenti à « l’exception autoritaire » arabe, un « miracle » selon Madeleine Albright en visite à Tunis en 2015. Cette même année, le Quartet du dialogue national (composé du Conseil de l’Ordre national des avocats de Tunisie, de la Ligue tunisienne des droits de l’homme et de représentants des travailleurs et du patronat) s’est d’ailleurs vu décerner le Prix Nobel de la paix pour son succès dans le dialogue national ayant abouti aux élections présidentielles et législatives, ainsi qu’à la ratification de la Constitution de 2014. La Tunisie saura-t-elle être à la hauteur de tant d’espoirs en montrant la voie aux nations arabes ? Oui, si elle relève les défis qui menacent une situation encore fragile.

Chronologiquement, l’expérience démocratique tunisienne a connu deux périodes, la première de transition (2011-2013), la seconde de consolidation (à partir de 2014). D’avril à septembre 2011, une Commission Politique – regroupant partis politiques, associatifs et personnalités indépendantes – a été chargée d’élaborer le code électoral et de réviser la législation sur la presse, les partis et les associations. Une seconde instance électorale, constituée elle aussi de personnalités indépendantes, a quant à elle présidé aux premières élections d’une Assemblée nationale constitutive en octobre 2011, puis aux secondes en novembre-décembre 2014. Les premières élections de 2011 ont vu la victoire des islamistes. Mais très vite ce gouvernement a dû faire face à une forte protestation civile contre sa gestion désastreuse, le poussant – notamment sous la pression du coup d’État en Égypte de juillet 2013 – à engager un dialogue national. En octobre 2013, les islamistes ont quitté le gouvernement et une nouvelle Constitution a été promulguée en janvier 2014. La période de consolidation commence alors en décembre 2014 avec les élections législatives et présidentielles qui voient la victoire, toute relative mais d’importance, du parti moderniste et laïc Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie).

Le chemin démocratique est toutefois parsemé d’embûches. Certes, la transition tunisienne a été menée par des acteurs civils, contrairement aux autres pays arabes où l’armée contrôle le temps politique (Égypte) ou interfère dans le processus (Yémen et Libye). La société civile est cependant minée par des clivages persistants, entre islamistes et laïcs, radicaux et modérés, gauche et droite, personnel de l’ancien régime et nouvelle élite. L’élite tunisienne n’est ni homogène ni consensuelle. De guerre lasse, elle est parvenue à un double consensus : l’un politique, avec la démission du gouvernement islamiste ; l’autre normatif, avec une Constitution votée presque à l’unanimité en janvier 2014, mais après le rejet successif de quatre projets par le camp laïc. Or il n’est pas sûr que les valeurs fassent vraiment consensus.

En effet, la Constitution a un double fondement, religieux et civil : la religion de la Tunisie est l’islam (article premier), mais l’État est civil (article 2). Aucune référence n’est faite à la charia, contrairement à la plupart des autres constitutions arabes. Par ailleurs, l’article 49 interdit toute loi contraire aux droits et libertés énoncés dans la Constitution. Ce pacte constitutionnel est mis à mal par un État qui rogne sur les libertés individuelles. Dans les faits, la torture n’a pas disparu et la magistrature est loin d’être indépendante.

L’État risque d’être affaibli par le mécanisme électoral : la représentation proportionnelle intégrale aux législatives empêche de dégager une quelconque majorité, tandis que le président élu au suffrage universel peut bloquer le gouvernement. Un tel système peut rendre le pays ingouvernable.

L’instabilité des forces politiques est un autre talon d’Achille d’une expérience prometteuse. Le parti Ennahdha a succombé à une dérive néoautoritaire et islamisante en étant sorti majoritaire des premières élections, avant de revenir à des positions plus mesurées sous la pression de la société civile. Le parti Nidaa Tounes, qui a gagné les secondes élections, est quant à lui aujourd’hui divisé. Dans un univers politique fragmenté, Ennahdha redevient alors « potentiellement » majoritaire. De plus, pluralisme politique ne va pas sans pluralisme religieux : tandis que l’islam clérical a perdu le contrôle de l’islam officiel traditionnel et a bien du mal à jouer son rôle régulateur, de nombreux acteurs islamistes se disputent le champ religieux, allant de l’islam politique aux jihadistes en passant par les salafistes.

Pourtant, tous ces défis sont la conséquence d’une transition globalement réussie et qui demande à être consolidée. Deux autres menaces pèsent sur la Tunisie. La première est économique, avec des chiffres alarmants : un taux de croissance de 1,5 %, pas un seul emploi créé en dehors de la fonction publique en cinq ans, un chômage de longue durée de près de 500 000 demandeurs d’emploi (dont 170 000 diplômés), un taux d’endettement avoisinant les 62 % et un taux d’investissement inférieur à 1 %. En 2016, la Banque Mondiale a dégradé le classement de la Tunisie, passant du groupe « intermédiaire supérieur » à « intermédiaire inférieur ». Sans compter que la reprise ne peut être que difficile dans un contexte instable, rythmé par des revendications sociales ininterrompues, des grèves et des sit-in. Une spirale qui alimente le manque de perspectives économiques. La seconde menace est celle du terrorisme, qui exacerbe la situation. Longtemps réprimé, le terrorisme profite aujourd’hui de l’affaiblissement de l’État post-autoritaire, semant la terreur dans le pays, alimentant le jihad mondial et ternissant l’image du pays à l’étranger.

Mais la fragile expérience de la Tunisie garde de beaux atouts. Dans un monde arabe pris en tenaille entre des dictatures anachroniques et un désordre généralisé, elle a choisi la voie difficile d’une sortie de l’autoritarisme par la grande porte : la démocratie.

 

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