L'entretien

La question de l’accueil des migrants doit-elle recevoir une réponse européenne ?

C’est évidemment une question qui ne peut pas être résolue à l’échelle nationale, en premier lieu parce que la crise est mondiale. Sur le million de personnes entrées par la Grèce et l’Italie en 2015, l’écrasante majorité est venue de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan. Ce sont des populations en besoin de protection, qui fuient des situations de guerre et d’insécurité produites par le système international. Ce que l’Europe a connu en 2015 n’est qu’une part de ce qui se passe à l’échelle mondiale. Il y a 60 millions de réfugiés et de déplacés dans le monde, un chiffre jamais atteint depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Deux aspects me paraissent importants. D’une part, les pays développés ne reçoivent qu’une minorité de ces populations (15 %). On s’émeut d’un million d’entrées en Méditerranée mais le volume paraît bien relatif lorsqu’on le rapporte au demi-milliard d’habitants de l’UE. D’autre part, on mesure également la différence entre l’après-guerre, un moment où les Européens ont répondu à la question des réfugiés en inventant un régime mondial de protection, et, aujourd’hui, où la pertinence politique de cette protection s’érode, où les réfugiés sont assimilés à des « migrants économiques » et des « clandestins ».

Face à cette situation, l’Union européenne paraît avoir la « bonne taille ». Mais on a vu la difficulté des États membres pour mettre en œuvre un principe de solidarité. Ce qui est mis à l’épreuve avec cette crise des réfugiés depuis 2015, c’est l’idée même d’une collectivité politique européenne. La Commission européenne a fait des propositions relativement ambitieuses de relocalisation, en utilisant des critères de répartition entre États membres. Mais plusieurs pays ont refusé d’appliquer ce programme. On voit des murs se reformer vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin. Schengen vacille. D’où cette contradiction : la crise des réfugiés qui appelle une réponse européenne met surtout en lumière l’extrême fragilité de la réalité européenne pour relever ce défi.

Que veut dire être citoyen de l’Europe aujourd’hui ?

Ce qui me frappe, c’est qu’il y a vingt ans, il était impossible de travailler sur la citoyenneté sans se poser la question d’un dépassement du paradigme national classique par des formes nouvelles, « transnationales », « postnationales », « cosmopolites », dont la citoyenneté européenne était l’horizon à moyen terme. Aujourd’hui, on discute de nouveau des modèles nationaux d’intégration, de ce qui fait la différence entre le multiculturalisme aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne et le républicanisme en France. L’horizon européen a disparu et, avec lui, la possibilité de penser la citoyenneté en dehors de l’identité nationale. D’une discussion sur une citoyenneté universelle, on est passé à une discussion autour des conceptions très culturalisées du « vivre ensemble », en thématisant une prétendue distance culturelle, voire ethnique ou « raciale » entre « immigrés » et « nationaux », « musulmans » et « citoyens ». La part que l’Europe aurait pu jouer dans la critique des cadres classiques de la citoyenneté s’est réduite à peau de chagrin. La grande question que l’Europe posait à propos de la citoyenneté était : comment ne pas perdre les acquis de la citoyenneté alors que la forme État nation qui l’a fait naître est en train de disparaître ? Aujourd’hui, on s’est enfermé dans une discussion où les limites de la forme État nation ne s’envisagent plus que comme une crise des identités nationales. Toutefois, derrière la panique morale autour des identités nationales, qui mêle xénophobie, islamophobie et europhobie dans les discours publics, il y a aussi des formes de demande de participation, d’innovation, d’interpellation qui peuvent être perméables à la question européenne. Lorsque l’on conduit des projets dans les quartiers populaires en Europe et que l’on pose la question de la citoyenneté européenne de manière concrète, sous le rapport des vécus des acteurs « ordinaires », on mesure une possible demande d’Europe. De ce point de vue, l’horizon d’une citoyenneté qui dépasserait le registre des identités conserve sa pertinence. Mais il a du mal à s’imposer face à un discours ultra-culturalisé, où la question sociale est présentée uniquement et simplement comme une question culturelle.

Quel projet politique demain pour l’Europe ?

L’avenir du projet européen tient à ce que les Européens feront eux-mêmes de l’Europe. Mais au regard de la réticence des États membres à aller plus loin vers une Europe mieux intégrée, face à la menace britannique d’un Brexit ou celle faite à la Grèce d’une sortie de l’espace Schengen, on laisse le projet européen aux acteurs de la « société civile » en observant s’ils résisteront là où les institutions nationales ont cédé. Par exemple l’automne dernier, des citoyens hongrois se sont organisés pour accueillir des réfugiés que le gouvernement Orban ne voulait pas voir entrer en Hongrie. On a beaucoup commenté la résurgence d’un clivage Est-Ouest sur ce sujet, du fait de l’hostilité affichée de pays comme la Hongrie, la Pologne ou la Slovaquie à l’accueil des réfugiés. Il reste que le conservatisme moral n’est pas un monopole des pays de l’Est, il n’y a qu’à voir l’état du débat sur les migrations et le multiculturalisme à l’ouest de l’Europe. C’est ce repli moral qui met le plus à mal l’idée même d’un projet politique pour l’Europe.

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