Entretien

Y a-t-il un lien à établir entre la rhétorique du leader du mouvement italien « cinq étoiles », Beppe Grillo, et l’idée de post-vérité qui fait florès aujourd’hui ?

Le discours politique de Grillo trouve une parfaite illustration dans son invitation à voter non au référendum constitutionnel qui s’est déroulé en Italie en décembre. Il a encouragé les Italiens à « se fier à leur ventre, et à ne plus se fier à leur tête ». Cela a été jugé par un certain nombre de commentateurs comme une exhortation à suivre leurs instincts, à accorder du crédit à des raisons basées sur la peur et rendues possibles par un manque d’éducation politique. Je trouve une telle analyse à la fois superficielle et condescendante.

Superficielle, parce que le message de Grillo vise à valider non pas tant le ressenti de l’électeur mais sa confiance en soi, et à la préférer à l’adhésion à un discours formulé par d’autres ; or une pareille confiance est un des éléments propres à l’homme libre et capable d’assumer ses choix, et mérite d’être évaluée positivement. Condescendante, parce qu’elle présume une éthique de la vérité qui serait méprisée par Grillo qui placerait sa rhétorique dans le régime actuel de « post-vérité ».

L’Oxford Dictionary décrit la post-vérité comme « relating to or denoting circumstances in which objective facts are less influential in shaping public opinion than appeals to emotion and personal belief. » Ce qui veut dire : il existe une vérité des choses mais elle est aujourd’hui cachée, voire entravée par une sorte de vulgate populiste. L’argument implicite est le suivant : même si malheureusement les passions personnelles prévalent actuellement, il est possible d’espérer qu’avec un patient travail d’explication, on parviendra à nouveau à s’inscrire et à agir dans la réalité – économique, sociale, culturelle… – du monde.

Mais une invitation comme celle de Grillo n’a rien à faire avec une exaltation populiste ou émotionnelle, et elle ne nie pas du tout les faits objectifs. Il suffit de regarder ses objectifs politiques. En effet, il fait appel à la capacité des citoyens d’être auto-nomes. On peut traduire son appel comme ceci : « Vous savez comment il faut régir vos vies et vous pouvez le faire (sous entendu : mieux que les hommes politiques). Donc faites-le ! ». Le problème provient du fait que cette autonomie est posée comme personnelle et non collective. Le collectif des « cinq étoiles » n’est, pour l’instant, qu’une addition de singularités. De cette tension, que la violence verbale de Grillo essaie de maquiller, provient l’instabilité du mouvement et son côté autoritaire.

Le régime de vérité a pourtant profondément changé en politique au cours des dernières années. Comment le décrire ?

Le régime de vérité actuel naît d’un mélange de social-media et d’entertainment pour lequel la meilleure définition, à ma connaissance, a été donnée en 2005 par le comique télévisuel américain Stephen Colbert. À l’époque présentateur du programme The Colbert Report, il a inventé le mot « truthiness » afin de qualifier le type de vérité sur la base de laquelle la seconde guerre en Irak avait été justifiée. « What I say is right, and nothing anyone else says could possibly be true. It’s not only that I feel it to be true, but that I feel it to be true. There’s not only an emotional quality, but there’s a selfish quality. ». Le sujet qui parle ici n’est pas ce que Heidegger avait appelé le « on » impersonnel, le « on dit, on croit ». La place que l’« opinion publique » garde encore dans la post-vérité disparaît.

Dans le bavardage en ligne, on retrouve bien au contraire une variété d’individus hétérogènes et inassimilables dont chaque « je » produit des affirmations normatives sur le monde. Le style des tweets est d’ailleurs révélateur : aucun « je pense », « je crois ». On s’adresse directement au monde et on aborde les questions du monde, la réalité des choses. Le problème est que, même si les auteurs des tweets représentent la majorité des gens, ils ne se reconnaissent pas entre eux, ils ne partagent pas un esprit de corps. C’est une majorité numérique à laquelle ne correspond pas forcément le partage d’une vision politique collective, ce qui rend inappropriée de parler de populisme à leur égard.

Nous nous trouvons dans un paradoxe selon lequel les sujets politiques constituent une majorité parce qu’ils partagent la même rhétorique mais ils ne sont pas – pour l’instant – en mesure d’exercer le pouvoir de la majorité, car leur rhétorique s’appuie sur la singularité de la « truthiness » contre la vérité des institutions. C’est un problème majeur du « Mouvement cinq étoiles » dont il convient de rappeler que son fondateur, Beppe Grillo, a débuté comme comique, notamment télévisuel, et que son plus proche conseiller, Roberto Casaleggio, était un spécialiste des nouveaux médias.

Assistons-nous à une remise en cause de l’action politique ?

Il s’agit sûrement d’une crise très importante de la médiation et de la représentation politique au moment même où la demande d’action politique par rapport aux défis contemporains (inégalités, chômage, identités, environnement…) est très élevée. Les soi-disant élites des démocraties occidentales ne parviennent pas à comprendre les formes actuelles de complexité qui, pour rester sur les questions que nous abordons ici, sont liées au comment se construit le discours politique alors que le sujet pluriel qui lui est propre semble disparu.

De manière paradoxale, dépourvues de capacité critique, les « élites » sont les premières à suivre l’invitation qu’elles attribuent à Grillo : avoir peur et réagir d’instinct pour conserver une idée du monde qu’elles peuvent critiquer parce qu’elles la connaissent déjà.

 

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