Jusqu’où ira la Chine ?

24/01/2018

L’Inde, la Chine et les États-Unis sont abondamment comparés, la question récurrente étant de savoir qui est en lice pour obtenir la place de numéro 1 mondial. Comment se positionne la Chine selon vous ?

Le progrès est vu comme une course : on se demande si la Chine pourra dépasser les États-Unis, on détermine la distance restant à parcourir ou la vitesse d’un pays en fonction de chiffres, souvent le PIB ou le niveau de production. Mais pour comprendre ce qui se passe en Chine, ce sont les visions idéologiques et les tendances sociales qu’il faut analyser.

Pendant la période communiste, Mao a parlé de dépasser les États-Unis (ganying chaomei), mais il avait surtout une vision du socialisme qui contenait une tension par rapport au monde capitaliste. Mao voulait créer un monde au-delà de l’exploitation et de l’impérialisme, où les rapports entre les êtres humains et entre les pays n’étaient pas complètement dominés par la recherche de profit. Au début des années 1980, le gouvernement chinois a repensé la direction prise par le pays, rejeté cette critique radicale du capitalisme et introduit l’économie de marché en Chine afin de développer « le socialisme avec des caractéristiques chinoises. » Le Président actuel de la République populaire de Chine, Xi Jinping, cherche toutefois à ressusciter quelques éléments du discours maoïste. Avec des initiatives comme « une ceinture, une route » (yidaiyilu), il semble concevoir, dans un contexte fort différent, un pan-asianisme dont la Chine serait le centre.

Quels éléments faut-il prendre en compte pour comprendre cette ambition pan-asiatique ?

Il est impossible de comprendre le pan-asianisme sans se tourner vers le Japon. Durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement japonais a promulgué l’idée d’une unité contre l’impérialisme occidental et la création d’un « monde meilleur au-delà de l’oppression ». On sait maintenant que le pan-asianisme japonais était intimement lié à un projet impérialiste, mais on peut aussi souligner, comme l’a fait le grand intellectuel japonais Takeuchi Yoshimi (1910-1977), que l’impérialisme japonais était « un impérialisme contre l’impérialisme ». L’impérialisme japonais luttait contre l’impérialisme anglais, hollandais et états-unien. Interrogeons-nous alors : si la Chine vise également un pan-asianisme qui lutte contre l’impérialisme, celui-ci risque-t-il de se transformer en un nouvel impérialisme contre l’impérialisme ? Il n’y a pas de réponse brève à cette question.

Pour appréhender correctement la problématique, il faut a minima avoir à l’esprit les mutations des dynamiques de pouvoir ayant eu lieu en Asie après-guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les pays occidentaux, comme l’Angleterre, la France et les États-Unis, luttaient contre le Japon pour exercer un contrôle sur l’Asie. Les Japonais ont réussi à annexer quelques pays en Asie durant la guerre mais après celle-ci, ils ont été libérés. Les États-Unis ont alors remplacé le Japon comme puissance dans la région. Le but de l’impérialisme américain était alors, et demeure, de sécuriser la planète pour assurer un capitalisme mondial. Pendant la Guerre Froide, cela signifiait contenir le communisme chinois. Au début des années 1990, la Chine a commencé à ouvrir la porte au capitalisme : de conflit entre le capitalisme et un autre système, la lutte entre les États-Unis et la Chine s’est muée en une lutte entre deux pays capitalistes. Si comme l’a analysé Lénine, il y a un lien entre capitalisme et impérialisme, l’impérialisme chinois peut devenir, à l’avenir, une sérieuse éventualité. La résistance de la Chine contre les États-Unis pourrait déstabiliser un monde unipolaire et générer une plus grande unité parmi les pays en Asie.

Quelles sont les chances que la Chine prenne la tête d’une alliance pan-asiatique ?

Ce scénario est pour le moment peu probable. Avant que la Chine ne puisse faire partie d’une alliance pan-asiatique, beaucoup de conflits liés à l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide sont à résoudre. Avec le Japon, les tensions se cristallisent autour de deux sujets de mémoire. D’une part, la question des « femmes de réconfort » (comfortwomen), ces dizaines de milliers de femmes asiatiques (notamment chinoises et coréennes) prostituées de force et réduites à l’esclavage sexuel par l’armée impériale nippone durant la Seconde Guerre mondiale. D’autre part, la non-reconnaissance par le Japon de sa responsabilité du massacre de Nankin (en décembre 1937, durant la guerre sino-japonaise, des dizaines de milliers de civils chinois furent massacrés ou violés à Nankin par les soldats de l’armée impériale japonaise).

L’importance de ces sujets date des années 1990. C’est à cette époque que les questions de mémoire sont venues sur le devant de la scène un peu partout sur la planète. Cela a coïncidé avec le moment où la Chine devait renouveler son idéologie socialiste en raison de ses réformes capitalistes. Une politique de mémoire nationaliste a alors surgi en Chine, remplaçant le discours maoïste centré sur le socialisme mondial. En parallèle, les gouvernements japonais et indiens ont pris un tournant à la fois politiquement nationaliste et économiquement libéral. Les problématiques de mémoire, d’identité et de responsabilité n’ont jusqu’à présent fait que renforcer leur relation à l’Ouest.

Les conflits qui en découlent doivent être résolus pour que la Chine puisse faire partie d’une alliance en Asie. Un intérêt tout particulier devra être porté à la relation que la Chine entretient avec la Corée du Nord, qui est actuellement au centre des discussions entre le Président américain et les Premiers ministres japonais et indien. La Corée du Nord est décrite comme un monstre qui va détruire le monde. Plus que sa force réelle, qui est probablement limitée, c’est la représentation de la Corée du Nord qui créé des divisions en Asie. La Chine doit trouver une voie pour inclure la Corée du Nord dans une vision asiatique et globale.

Pour envisager une place centrale au niveau pan-asiatique, la Chine doit également régler certaines problématiques internes. Elle ne peut continuer plus avant son projet de capitalisme débridé, sauf à mettre en péril sa stabilité sociale. Et si elle veut développer son économie, elle doit éviter l’explosion sociale. Une nouvelle voie politique et économique est donc nécessaire. Dans le monde actuel, encore dominé par les États-Unis (même si son pouvoir économique, politique et idéologique diminue) la Chine pourrait alors envisager de jouer un rôle progressiste en offrant une voie de résistance contre le néolibéralisme et les guerres, tout en en protégeant ses intérêts.

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