La dynamique du capitalisme est fondée sur des anticipations fictionnelles

27/11/2018

L’économie nous est souvent présentée comme l’essence de la rationalité. Investisseurs et entrepreneurs maximisent leurs bénéfices en fondant leurs décisions sur des modèles mathématiques sophistiqués. Au début du 20e siècle, le sociologue allemand Max Weber a ainsi décrit le capitalisme moderne comme une « cage d’acier » qui allait imposer à tous les acteurs le mode d’un calcul rationnel. En réalité, cette image ne décrit tout au plus qu’une partie de l’économie moderne. Les acteurs économiques prennent des décisions portées vers l’avenir sur la base de leurs anticipations. Or, l’avenir est ouvert et donc incertain. Il porte en lui une véritable nouveauté, caractérisée par des évolutions uniques en leur genre et qui ne sont pas contenues dans l’existant. C’était le cas jadis du télégraphe et cela vaut aujourd’hui pour l’intelligence artificielle. Même dans les cas de transformations technologiques moins exceptionnelles, les situations de prise de décisions importantes sont tellement complexes qu’il est totalement impossible de tenir compte de tous les facteurs d’influence possibles. De telles situations ne peuvent exister que dans les manuels de sciences économiques. Dans la réalité, les anticipations ne sont pas déterminées par les données du passé.

Dès lors, comment pouvons-nous comprendre des décisions qui sont caractérisées par une incertitude profonde et qui donc ne permettent pas un calcul rationnel ? En les considérant comme fondées sur des anticipations fictionnelles !

Les acteurs se comportent en fonction de leurs suppositions du futur état du monde. Ces avenirs imaginaires motivent leurs décisions et mettent ainsi leur empreinte sur l’avenir. Joseph Schumpeter, dans sa théorie du développement économique, expliquait déjà qu’une innovation n’existe dans un premier temps que dans l’imagination de l’entrepreneur. Comme un idéal, en quelque sorte. Au début de chaque processus d’innovation on trouve des « histoires promissoires1 », des annonces qui peignent un avenir technologique précis en le présentant souvent comme inévitable. Un agenda se forme dans lequel le chemin vers ce futur est indiqué et assigne leurs rôles aux acteurs, comme dans un roman. Si l’énoncé paraît crédible, les investisseurs le suivent. La discussion autour de l’intelligence artificielle montre toute l’importance des récits sur le futur dans les prises de décision actuelles.

Afin de savoir si une idée est réalisable ou s’il s’agit d’une simple chimère, il faut souvent mobiliser des ressources importantes. Mais il est impossible d’évaluer la probabilité du succès par un calcul rationnel. Dans une telle situation, il appartient à la narration d’être persuasive. Des scénarios et pronostics sont établis, pour la plupart accompagnés d’une multitude de chiffres, faisant apparaître alors le récit d’un futur possible. Si celui-ci est jugé crédible, les acteurs mettront à disposition des ressources, ne serait-ce que pour tester l’idée. Selon la formule du célèbre théoricien américain des organisations James March, pionnier dans les années 60 des approches comportementales des entreprises, les organisations doivent réussir à créer des « espaces protégeant les engouements, la fantaisie ». À défaut, l’économie devient stagnante.

Dans les start-ups en quête de financement, souvent, le produit à vendre n’existe pas encore. La décision d’investir est prise sur la base de « pitchs » et de business plans. Ceux-ci contiennent des descriptions détaillées des coûts, du chiffre d’affaire et de la part de marché escomptés. Elles ne représentent pas des énoncés vérifiables basés sur des faits empiriques : les faits futurs n’existent pas. Il ne s’agit que de suppositions plus ou moins vraisemblables basées sur les anticipations fictionnelles des acteurs. Ce qui vaut pour les innovations vaut pour l’économie capitaliste dans son ensemble. Toute la dynamique des économies modernes dépend du fait que chercheurs, entrepreneurs, investisseurs et consommateurs s’embarquent dans des décisions dont la probabilité de succès est inconnue ; des décisions qui en cas d’échec entraînent des coûts énormes mais qui fournissent en cas de réussite le carburant de la dynamique capitaliste. L’intégralité du système monétaire repose sur l’anticipation fictionnelle que les chiffres sur un compte ou sur des billets de banque, en eux-mêmes sans valeur, seront échangeables contre des biens précieux à l’avenir. Chaque système monétaire a besoin de cette fiction collective. Les crises monétaires, quant à elles, démontrent à quel point ces anticipations sont fragiles. Les choix de consommation sont liés à la façon dont on imagine la vie future avec le produit imaginé. Les prospectus d’agence de voyages, les catalogues de voitures, les bandes-annonces, les bulletins de loto ou encore les présentations de produits de l’informatique alimentent ce type de consommation anticipatrice ; ils créent ainsi des motifs pour des décisions d’achat.

Certes, les anticipations sont en permanence soumises à une vérification critique, notamment sur les marchés. Certains aspects du développement futur peuvent être calculés de manière rationnelle. Mais il reste toujours une part incalculable rationnellement, or c’est celle-là qui fonde la dynamique du capitalisme. Est-ce que Tesla sera le producteur de voitures du futur ou bien est-ce que, dans quelques années, ses actions ne vaudront plus rien ? Les crises surviennent lorsque des anticipations jugées auparavant crédibles paraissent subitement invraisemblables. Les marchés ne croient plus au remboursement de la dette grecque, les consommateurs ne voient plus l’idéal de leur identité sociale représenté dans une marque. Ces tournants ne sont pas simplement déclenchés par de nouvelles informations. Bien plus souvent, il s’agit de la réinterprétation d’informations connues. L’imagination qui permet d’anticiper des mondes inexistants ou censés émerger, montre la capacité de l’homme à produire de la fiction – c’est, pour l’homme, peut-être la capacité la plus fondamentale de toutes. Car c’est précisément par l’imagination que s’expriment les processus créatifs dont la dynamique économique du capitalisme est inséparable depuis ses prémices dans les villes commerçantes italiennes.

De ces réflexions ressort une conception nouvelle des sciences de l’économie. Depuis le 19e siècle, cette discipline a pris la physique pour modèle. Tout comme il y a des lois naturelles physiques, il y aurait des lois de l’économie. Tout comme les corps en mouvement se trouvent en équilibre, une économie de marché tendrait vers l’équilibre. Si les interprétations des acteurs et la crédibilité des énoncés sont déterminants pour la dynamique de l’économie, la physique ne peut être le modèle pour les sciences économiques. La nature ne produit pas d’énoncés. Le modèle serait plutôt l’herméneutique. Dans l’économie comme dans toute forme d’interaction sociale, les acteurs se comportent selon l’importance qu’une situation prend pour eux. La situation doit être « lue » – bien évidemment aussi à l’aide de modèles mathématiques. Robert Shiller, Prix Nobel de l’économie 2013, a parlé d’une « science économique narrative ». Si l’on suit une telle approche, ce sont alors les disciplines qui traitent des structures de signification du monde social qui devraient fournir le modèle pour comprendre l’économie, à savoir les sciences humaines et sociales.

1 Expression juridique ancienne, peu usitée, relative à la réalisation attendue d’une promesse, qui permet à l’auteur d’insister sur la dynamique engendrée par l’anticipation de résultats (NdlR)

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