La Grèce et l’Europe : un pays en décomposition dans un continent en mutation

14/03/2017

Lénine qualifiait d’« idiots utiles » ces intellectuels de gauche qui, par leur enthousiasme envers le régime soviétique, servaient la cause de la révolution d’Octobre. On peut reprendre cette expression dans le cas grec, depuis l’accession de la gauche radicale au pouvoir en janvier 2015 et les relations qu’elle entretient avec l’Europe – relations marquées ces sept dernières années par le renflouement du pays via des prêts colossaux, accordés à la condition que les gouvernants se comportent en bon père de famille et rendent l’économie compétitive.

Depuis plus de deux ans la stratégie politique d’Alexis Tsipras consiste à refuser toutes les réformes structurelles exigées par l’Europe en contrepartie de son aide. Il s’agit surtout de préserver les intérêts électoraux du parti Syriza. Aux réformes structurelles qui permettraient de produire des richesses à court ou moyen terme, la gauche radicale préfère une politique d’austérité et de coupes drastiques dans les dépenses et les investissements publics. Persister dans cette voie ne crée aucune richesse, au contraire l’austérité brise plus encore le peu de compétitivité et rend définitivement illusoire toute croissance économique, qui permettrait pourtant de ne plus recourir au financement auprès des partenaires mais d’emprunter sur le marché mondial.

La sortie de la Grèce de la zone euro, voulue par plusieurs pays européens (notamment l’Allemagne), est exacerbée par l’absence de réforme, les résultats négatifs de la politique d’austérité et l’image d’un pays économiquement irresponsable gouverné par des politiques médiocres. Dès lors, faute de procéder aux réformes nécessaires, le premier ministre grec se comporte comme l’« idiot utile » de ceux qui érigent le « Grexit » en ultime recours. Pire, il entraîne la société grecque en lui faisant miroiter le salut dans le « Grexit ».

En effet, la politique d’austérité, doublée d’une pression fiscale assommante, enfonce la population dans la pauvreté, le chômage, l’exode massif vers d’autres pays pour trouver un emploi, voire entraîne la population dans la déception et la dépression collective. Depuis mi-2016, Tsipras accuse le Fonds monétaire international et l’Union européenne du désespoir et de l’insécurité, ressentis par le peuple grec, allant jusqu’à dénoncer un complot des élites européennes contre la Grèce. Le résultat ne se fait pas attendre : si la base électorale de Syriza s’est aujourd’hui effondrée (moins de 20% des intentions de vote, alors qu’aux élections anticipées de septembre 2015 il avait recueilli 36% des votes), la tentation d’une sortie de l’euro a gagné du terrain avec 40% d’opinion favorable début 2017 contre 10% en 2015. Le 31 janvier 2017, le porte-parole du groupe parlementaire Syriza, Nicos Xydakis, a officiellement fait entrer cette question de la sortie de l’euro dans le débat public, martelant qu’« à l’époque de la drachme, la Grèce s’était épanouie », mais omettant de rappeler que le pays fut en faillite à sept reprises entre 1830 et 2001 et que seul l’euro lui aura permis de l’éviter une nouvelle fois.

Alexis Tsipras tient un double discours : bienveillant avec les partenaires européens, mais les accusant de bloquer toute amélioration économique quand il s’adresse aux Grecs. Pour certains analystes, son objectif serait d’abandonner peu à peu le système libéral pour un régime d’apparence démocratique mais qui porterait définitivement atteinte au pilier du système actuel à savoir l’adhésion du pays aux institutions européennes. Cependant, Tsipras sait qu’une sortie de la zone euro serait un désastre économique et social, qui lui serait forcément imputé s’il survenait pendant son mandat. Aussi est-il plus probable que seul l’opportunisme l’incite à entretenir la mouvance anti-européennes. Sa base électorale s’étant aujourd’hui délitée, il est fort probable qu’à la prochaine échéance électorale de 2019, il s’appuiera sur un front anti-européen, non par conviction du « Grexit » mais pour rester au pouvoir. Tsipras flirte donc avec les couches les plus inconscientes, discursives et désespérées de la société pour extorquer leur vote : en maintenant une politique d’austérité sans réformes structurelles, ces populations voient leur précarité augmenter et, immanquablement, leur anti-européanisme.  

De plus, Tsipras est parvenu à s’entourer d’« idiots utiles » au sein même de la classe politique, en récompensant généreusement les factions de la droite grecque (guidées par une aversion envers l’Europe pour des raisons idéologiques ou matérielles). Le parti politique des Grecs Indépendants (ANEL) – mouvance droite xénophobe et souverainiste – est ainsi devenu le partenaire gouvernemental exclusif de Syriza. Tsipras se montre également indulgent eu égard à la responsabilité de la droite au pouvoir lors du dérapage financier du pays dans les années 2004-2009. Cette fraction droitière, ralliée autour du premier ministre de l’époque Costa Caramanlis, affiche une hostilité modérée mais explicite envers l’Europe, et en 2015 les députés de Syriza ont élu Président de la République hellénique le bras droit de Caramanlis, Prokopis Pavlopoulos.

Alexis Tsipras joue avec le feu. Face aux incertitudes qui pèsent sur les rapports internationaux avec la montée en puissance des forces politiques identitaires à connotation totalitaire, l’élection de Trump à la présidence des Etats-Unis ou encore l’hégémonisme expansionniste persistant de la Russie de Poutine, l’Europe doit organiser son offensive, qui ne pourra être que celle du renforcement de son unité. On peut supposer que ce recentrage se fera autour d’un cercle restreint de pays membres. Certains demandent d’ailleurs que les Etats qui ne respectent pas les règles communes ne fassent plus partie des futurs engagements fédérateurs. Aussi, si jusqu’à présent les partenaires européens observent avec bienveillance la position anti-européenne d’Alexis Tsipras, il n’est pas exclu qu’ils finissent par s’échauder et demander à la Grèce d’organiser sa sortie de l’euro.

La menace du Grexit l’emportera-t-elle ? On a prêté cette phrase à l’ex-président français Valéry Giscard d’Estaing, partisan inconditionnel de l’adhésion de la Grèce au marché commun à la fin des années 70 : « On ne fait pas jouer Platon en deuxième division ». Platon aurait-il truqué ses comptes pour entrer dans la zone euro ? Platon aurait-il dépensé tant d’argent pour les Jeux Olympiques de 2004 ? C’est ce que demanderont les « sceptiques » (mot grec !), mais n’insistons pas davantage, on connaît la chanson, elle se répète sur tous les tons depuis le début de la « crise » (autre mot grec !).

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