La Grèce et la crise de l’euro : une histoire sans fin ?

La Grèce est à nouveau sous les feux des projecteurs : en février 2017, l’Union européenne (UE) et le Fonds monétaire international ont à nouveau discuté de son sort au sein de la zone euro. Une fois encore, l’Europe s’interrogeait sur la viabilité de la monnaie unique, et plus généralement de l’Union européenne. Après le référendum britannique sur l’UE, la perspective d’un « Grexit » – une sortie de la Grèce de l’Euro – a décuplé les inquiétudes quant à l’avenir de l’UE. On semble être revenu au même point qu’au début de la crise de l’euro en 2010, avec une différence : entre temps une grande partie de la population – et notamment en Grèce – a payé un lourd tribut économique et social.

Des défauts structurels ?

Les architectes de la monnaie unique étaient conscients que réunir des économies très disparates ne serait pas évident, tout en étant convaincus que l’instauration de mécanismes de surveillance et de contrôle mènerait peu à peu vers la convergence. La principale inquiétude à l’égard d’une politique monétaire commune était un « choc exogène » qui frapperait les Etats membres, provoquant des effets différents chez chacun d’eux. En l’absence de mécanismes pour corriger les inégalités, une politique identique dans tous les Etats ne pourrait qu’aggraver les inégalités. L’euro a créé ce que beaucoup ont appelé une union « asymétrique » : une union monétaire et économique, mais sans l’unité politique qui pourrait canaliser les impacts d’une crise économique. Ces dernières années, on a souvent cité l’exemple des États-Unis (monnaie unique, grandes disparités économiques selon les régions), or quand la crise économique et financière de 2008 a frappé, les garde-fous se sont mis en marche et l’État fédéral est venu au secours des secteurs les plus touchés.

L’autre problème structurel, pointé par beaucoup, était celui des faibles mécanismes de contrôle des flux de capitaux en Europe. Les autorités françaises ou allemandes en charge de la réglementation bancaire avaient en effet peu d’instruments pour surveiller les prêts des établissements financiers accordés aux autres gouvernements ou pour financer le boom immobilier d’un État membre. De plus, ces investissements semblaient sans danger, les règles de la monnaie unique stipulant que les États membres ne pouvaient en aucun cas être en défaut de paiement sur l’encours de leur dette publique. En prêtant de l’argent aux États membres, les banques pensaient avoir un rendement garanti, et ainsi acheter de la dette publique grecque avec un rendement annuel sans risque de 5 ou 6%.

Différentes thèses, différentes crises

La thèse dominante a consisté à mettre en cause les Etats membres de la région méditerranéenne (Grèce, Portugal, Espagne et Italie) qui, d’une part ne respectaient pas les règles de la monnaie unique, d’autre part faisaient peu pour rendre leurs économies compétitives. Dans le cas de la Grèce, on a accusé les gouvernements d’avoir dissimulé l’état réel des finances publiques afin d’entrer dans l’euro, puis d’avoir continué à ignorer les déficits publics et la dette. Pour les partisans de cette thèse, la sortie de la crise et le maintien de la monnaie unique pouvait et ne peut se faire que moyennant une stricte application des règlementations existantes et via des réformes économiques et sociales pour (re)devenir compétitif.

Une autre thèse a imputé l’origine de la crise à la structure et aux règles même de la monnaie unique qui tendait à favoriser certains membres. La crise a ainsi été le résultat de flux de capitaux non réglementés, conduisant les établissements financiers de certains Etats membres à l’irresponsabilité, notamment en France et en Allemagne. De plus, l’asymétrie du système aurait empêché les États les plus faibles de compenser les effets négatifs de cette circulation de capitaux. Et lorsque pour tenter de résoudre la crise on a choisi de maintenir les règles en vigueur et d’imposer des mesures toujours plus drastiques, ces États ont été doublement pénalisés et tout espoir de redémarrage économique s’est éteint. Le premier renflouement pour aider la Grèce, par exemple, a en grande partie été consommé pour rembourser les banques françaises et allemandes, et peu de fonds sont arrivés dans les caisses du gouvernement grec. Autre exemple : le respect de la réglementation est toujours érigé en principe sacro-saint quand il s’agit des États membres du Sud ; en revanche, certaines règles tout aussi importantes sont passées sous silence quand les puissants États membres sont impliqués, telles la limitation édictée en 2011 des excédents de capitaux à 6% du PIB, alors qu’année après année l’Allemagne dépasse ce plafond sans autre conséquence que quelques remontrances.

Depuis dix ans les grandes réformes ont été prises en fonction de ces deux thèses. La surveillance et les sanctions disciplinaires ont été renforcées afin de détecter en amont toute incompatibilité ou déséquilibre dans les finances publiques. Les projets de budgets nationaux sont dorénavant examinés par l’UE avant d’être votés par les parlements nationaux. D’autres réformes ont tenté de minimiser les failles structurelles de la monnaie unique, par exemple en confiant à la Banque centrale européenne la surveillance des établissements de crédit. Beaucoup y voient une première étape nécessaire, mais insuffisante car elle ne résout pas le problème fondamental : une union économique certes, mais dépourvue d’unité politique et budgétaire.

La politique face aux intérêts locaux

Maintes fois les dirigeants européens ont affirmé pouvoir résoudre la crise grecque (et plus largement, la crise de l’euro) mais encore faut-il trouver comment le faire tout en assurant leur réélection. En outre, les solutions varient d’un État à l’autre, reflet non seulement des divers intérêts et des différentes structures économiques, mais également des contraintes politiques internes. Les solutions pour remédier à la crise ont ainsi été entravées par les cycles électoraux des Etats membres. Pour préserver leur électorat, d’un côté les gouvernants qui accusent certains pays de ne pas respecter les règles communes refusent d’assouplir la surveillance et les règles budgétaires ; tandis que de l’autre ceux qui imputent leurs difficultés aux failles structurelles de l’euro préfèrent s’attaquer en premier lieu aux problématiques sociales, comme le chômage élevé ou le déclin des services sociaux. Chacun campe sur ses positions.

Le chômage en Grèce, en particulier chez les jeunes, est excessivement élevé et on peut se demander combien de temps encore la cohésion sociale pourra durer. Elle est cependant la preuve de la résilience de la société grecque, qui a su maintenir un niveau élevé de stabilité sociale et politique. Jean Monnet, l’un des fondateurs de la construction européenne, écrivait que l’Union européenne serait créée par des crises. La dernière décennie devra alors avoir beaucoup fait pour l’union. Cependant ces dix dernières années – pire période économique depuis soixante-dix ans pour de nombreux États – laisse l’UE meurtrie et en recherche de solutions.

Ajouter un commentaire