Nucléaire – Quand la science ignore l’ignorance

29/06/2018

Depuis que la vérité est donnée pour morte, il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en fact-checkers. Le fact-checking, nouveau segment de l’industrie de la vérité, épaulé par des comités d’éthique scientifique toujours prêts à trier le bon doute du mauvais, aboutit à une autre impasse de la véritocratie, à savoir l’incapacité à appréhender l’ignorance organisée. Fruit d’une inaction institutionnelle, celle-ci est générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts. Comprendre pourquoi on ne connait pas ce que l’on ne connaît pas, n’est pas une affaire de décodeur, ni d’éthique. L’observation du désastre nucléaire de « Fukushima » nous amène à identifier deux vecteurs de la production d’ignorance institutionnelle.

Le premier est constitué de ce que Robert Proctor, historien des sciences spécialiste de l’industrie du tabac, a appelé la « science non faite » (undone science). Cette science qui aurait dû être réalisée, mais ne l'est pas, est une forme absolue de l’ignorance. Ici, elle consiste en une triple réduction de la connaissance du désastre et de ses dégâts.

  1. Une réduction géographique : les zones à accès limité ont été rapidement réduites puis réouvertes ; 48 des 59 municipalités du département de Fukushima n’ont reçu aucun ordre d’évacuation ; or la contamination ne peut pas être considérée comme « locale » dans la mesure où au moins 10% du territoire japonais sont touchés.
     
  2. Une réduction de la connaissance relative à la dose reçue : il n’existe à l’heure actuelle aucune estimation de dose fiable ; sur une quinzaine de catégories de radionucléides identifiées, seules trois ont été prises en considération ; l’un des principaux contaminants, l’Iode-131, n’a pas fait l’objet d’investigations au début du désastre ; l’exposition interne au rayonnement ionisant n’est pas étudiée de manière approfondie.
     
  3. Une réduction de l’ampleur des enquêtes sanitaire et environnementale : aucune comparaison n’a été réalisée avec les autres départements touchés ou non par la contamination ; les travaux scientifiques concernant les premiers impacts visibles de la contamination sur le biotope existants sont ignorés ; l’examen de l’alimentation est limité par un échantillonnage arbitraire ; les atteintes psychologiques sont éludées ou font l’objet, selon la thèse de la « radiophobie », d’une interprétation culpabilisante de la peur de l’exposition à la contamination radioactive.

Le second vecteur de production d’ignorance réside dans le changement de paradigme menant d’une gestion collective des risques fondée sur des normes techniques d’acceptabilité de la contamination, à une optimisation individuelle fondée sur des normes culturelles et comportementales. En prétendant faire naître une « culture pratique de la protection radiologique » et encourager l’habilitation des populations (empowerment) par la co-production de connaissance et la cogestion des dégâts, le passage d’une culture des normes à la culture comme norme légitime la réduction du savoir tout en confortant ceux qui, mobilisés en tant que co-experts de leur vie quotidienne, n’ont plus confiance en la science. L’empowerment théorique devient un depowerment de fait, une responsabilisation sans pouvoir, tant cette autogestion est organisée par le pouvoir de l’État et de ses médiateurs, là où c’est l’autogestion qui devrait s’organiser en pouvoir. Dans ce nouvel esprit du nucléarisme, les dispositifs « citoyens » de production et de circulation de savoir sont invités à s’inscrire sur la liste des « parties prenantes » d’une contamination responsable et à une victimisation engagée. L’ignorance repose ici sur l’irrationalité selon laquelle il existerait, dans le monde physique, un entre-deux de la contamination où l’exposition au rayonnement serait simultanément dangereuse en théorie et inoffensive dans les faits. Toute légitimation de l'existence d'un tel entre-deux de la vérité, ne peut que mener à l'extrémité de la violence d’un « vivre avec » indispensable au maintien des apparences socialement nécessaires à la rationalisation de l’irrationnel.

En permettant d’organiser sans contradiction la réalité contradictoire, ce rétrécissement cognitif contribue au développement d’une fausse conscience à travers l’idéologisation. Celle-ci est fonction de modifications structurelles profondes de la prise de conscience sociale et non point de l’action superficielle des techniques de persuasion. L’objet n’est pas tant de cacher ou d’obstruer le savoir, que de montrer qu’avec moins ou peu de connaissance, on peut finalement s’en tirer et sans doute mieux qu’avec trop. Il s’agit là d’une des principales conséquences de la maximisation de l’efficacité épistémique : procurer aux régulateurs des avantages organisationnels en termes de rapidité accrue, de recours minimisés aux ressources, et de gain en légitimité politique face à la pression du public, afin de rassurer vite et au moindre coût. En en sachant progressivement de plus en plus sur de moins en moins, la logique qui guide l’élaboration des normes de risque revient à faire compter moins de connaissance pour plus. Connaissance et ignorance s’accumulent ainsi simultanément. L’ignorance justifie ce qui a été ignoré, encourageant la légitimation de l’inaction réglementaire.

Identifier la production d’ignorance à la production de doute, au fruit d’une conspiration d’entreprises puissantes, d’acteurs gouvernementaux, de scientifiques dévoyés, de « lobbies religieux ou idéologiques », ou encore au mensonge, c’est lui faire subir, à son tour, une réduction qui ne permet pas de comprendre les raisons socialement et politiquement définies, qui amènent à produire de l’ignorance de manière organisée. En cherchant les coupables du négatif, la logique de la dénonciation des ennemis de la vérité humanise le danger de la déshumanisation. Bureaucrates aveugles, scientifiques corrompus et idéologues manipulateurs seraient ainsi en cause, et non le processus objectif de production de l’ignorance institutionnelle, indissociable de la production de connaissance et de l’aménagement du monde duquel elle participe. De fait, là où l’ignorance est nommée, elle n’existe pas, et là où elle existe, on ne la nomme pas.

Dans le combat qu’ils prétendent mener contre le conspirationnisme – non sans être motivés par leur crainte d’« un risque d’impact réel sur les budgets alloués à la recherche », pour reprendre la formulation d’un avis récent du comité d’éthique d’un organisme national de recherche – les détecteurs de vérité éludent le fait que l’ignorance peut naître dans le cours même de la production de connaissance. En désignant un ennemi extérieur au système scientifique (ou, s’il en fait partie, déviant au regard des règles éthiques) la dénonciation de la politisation du savoir élude le fait que, soumis à des contradictions inhérentes à sa production, le savoir est un fait politique. Sous couvert d’« éduquer les citoyens » et de « renforcer la confiance du public dans la science et ses serviteurs » (pour le scientisme, l’ignorance est en effet toujours d’abord celle des foules crédules), l’anti-conspirationnisme court alors le risque d’être un conspirationnisme qui s’ignore, tout en ignorant l’ignorance produite.

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