Quand les sciences ignorent ce qui les construit socialement

29/06/2018

L'univers de la « science », toutes disciplines confondues, allant des sciences de la nature aux sciences humaines et sociales, souffre d'un fonctionnement trop autoréférentiel.

Le monde social de la recherche interfère de manière évidente sur le monde de la connaissance. Cela est valable quel que soit le contenu que l’on isole dans ce monde social : stratégies de carrière, stratégies de défense de territoires, logiques de spécialisations obéissant à une dynamique indigène de la connaissance, choix d'objet en fonction de ce qui apparaît porteur sur le marché international de la connaissance, luttes de pouvoir, vision du monde conçue en ayant intériorisé que la connaissance peut être un pouvoir sur la société, etc. Ce constat, maintes fois renouvelé, n’a, en lui-même, rien de particulièrement inquiétant. Les connaissances ne sont jamais hors sol, les conditions de leur production et, partant, leur contenu, sont toujours dépendantes du contexte géographique, culturel, économique et social dans lequel ils adviennent. Notre propos ne vise donc pas à remettre en cause l’existence de ces interférences, mais bien le fait que ces liens demeurent, encore aujourd’hui, le plus souvent de l'ordre du non-dit, de l'occulté et, par voie de conséquence, de l’impensé.

Cette absence de réflexivité finit en effet par tisser le voile d'ignorance dont il est question dans ces pages. Elle produit des conséquences dans le champ des sciences humaines et sociales lui-même, qui se segmente toujours davantage en fonction de logiques tenant moins à la dynamique de la connaissance qu’à des logiques institutionnelles et corporatistes, comme le démontrait le sociologue Immanuel Wallerstein dans « L'héritage de la sociologie. La promesse de la science sociale », article de référence publié en 1999. Ce processus de segmentation vaut également pour les rapports qu’entretiennent les sciences humaines et sociales avec les autres champs de recherche scientifique. La compréhension et le partage des analyses et arguments des uns et des autres sont hypothéqués par les représentations sociales véhiculées respectivement par chacun de ces univers. Or, ces représentations sociales sont inscrites dans les cultures respectives et perpétuées dans le cadre des processus de formation et de professionnalisation.

Cette absence de réflexivité engendre par ailleurs des formes regrettables d'incompatibilité entre l'univers de la recherche et les citoyens. Qui est intervenu dans le cadre de formations continues ne peut qu’avoir été frappé par le gouffre existant entre la juste vision globalisante que les professionnels du social ont des dysfonctionnements au sein de la société et les façons segmentées dont nous leur répondons (en fonction de notre appartenance disciplinaire et de notre domaine de spécialisation à l'intérieur de cette discipline). L’Alliance Athena, qui participe à l’élaboration des positions scientifiques françaises au niveau international et aux stratégies nationales de la recherche en sciences humaines et sociales, soulignait dans ses travaux en 2014 : « la valeur des sciences humaines et sociales se situe dans leur vertu explicative, analytique, compréhensive, créative, projective. Elles sont intrinsèquement des sciences impliquées et non appliquées. Assumer cette valeur […] revient à s’autoriser l’invention de nouveaux modèles de société, de vivre-ensemble et de créations ».

Une telle valeur n’est pas compatible avec une absence de réflexivité. Le dévoilement de l'économie de cette autoréférentialité et de la surdétermination du monde scientifique par le monde social qu’elle engendre est, en ce sens, indispensable. Pour répondre aux défis auxquels les sociétés sont confrontées, il convient de s’atteler à la construction d'un répertoire des finalités qui articulent les modes de connaissance et maximisent leurs complémentarités potentielles. Cette condition s’impose, nous semble-t-il, pour mieux étudier les questions technologiques tout comme les questions sociétales, en arrêtant enfin de les considérer comme des questions distinctes.

Ainsi, en prenant pour hypothèse de départ le caractère normatif des technologies et des techniques qu’elles illustrent, il devient possible de les étudier en faisant appel à tous les outils qui, depuis plusieurs décennies, ont été élaborés pour connaître et comprendre les normes tout autant que pour ouvrir les boîtes noires qu'elles dissimulent. Cette hypothèse mérite d'être prise au sérieux, et le sujet l'est alors sans doute trop pour être confié à une seule discipline.

Pour réinterroger les normes qui irriguent la technique, il est utile de se pencher sur les conditions de leur édiction, sur les acteurs qui les ont élaborées, sur les formes qu'elles prennent concrètement, les moyens de les modifier, de les interpréter, de leur résister, etc., tout comme sur l'ensemble des forces qui les font tenir ensemble et qui assurent, dans le discours public, la pérennité d'une illusion : celle de leur absence, celle de la pure objectivité de la technique, laquelle relèverait du Sein et non du Sollen, de l’être, non du devoir-être.

Dans cette perspective, comme le note également l’Alliance nationale pour les sciences humaines et sociales (Athena) « les sciences humaines et sociales ne sont pas un domaine périphérique, elles n’interviennent pas après coup pour donner un « supplément d’âme » aux autres sciences ou être assignées à la fonction de simple outil d’acceptabilité de ce que le progrès scientifique ou technologique impose ». En l’occurrence, peuvent être requis les outils et concepts des juristes (Munagorri, Hennette-Vauchez, Herrera, Leclerc, L’analyse juridique de (x), Le droit parmi les sciences sociales, Kimé, 2016), des sociologues (Dumoulin, Lacour, Leclerc, « Regards croisés sur les objets et les pratiques scientifiques et techniques », Les Cahiers Droit, Sciences et Techniques, PUAM, 2016), sans oublier ceux forgés par des politistes, des anthropologues, des historiens (Pestre, Introduction aux Science Studies, La Découverte, 2006) et peut-être même des économistes. La sociologue Sheila Jasanoff l’a souligné, se donner les moyens d'un tel projet implique, pour chacune des disciplines concernées, d'accepter de lever le voile de l'ignorance dans laquelle elle se drape au sujet des connaissances produites par ses consœurs mais aussi de prendre au sérieux l'ensemble des dimensions des objets techniques observés et des pratiques qui leur sont associées, de même que leurs acteurs. Ouvrir ses références, en somme, pour intégrer, dans l’espace de nos réflexions, l’ensemble des connaissances disponibles et la plus grande variété possible des questionnements sociaux. Ainsi, comme le suggère l’Alliance Athena, sans approbation ni contestation pure, travailler au « déchiffrement des interprétations, des controverses, des pratiques afin de conforter la délibération publique ».

Références

  • Immanuel Wallerstein, " L'héritage de la sociologie. La promesse de la science sociale", Sociétés contemporaines, n° 33-34, janv. avril, 1999, p. 159-194.
  • Sous la direction de Jacques Commaille et Françoise Thibault, Des sciences dans la Science, Alliance Athena, 2014.
  • Rafael Encinas de Munagorri, Stéphanie Hennette-Vauchez, Carlos Miguel Herrera, Olivier Leclerc dans L’analyse juridique de (x), Le droit parmi les sciences sociales, Ed. Kimé, 2016.
  • Stéphanie Lacour, Olivier Leclerc et Laurence Dumoulin dans « Regards croisés sur les objets et les pratiques scientifiques et techniques », Les Cahiers Droit, Sciences et Techniques, n°6, éd. PUAM, 2016, pp. 11-22.
  • Dominique Pestre, Introduction aux Science Studies, La Découverte, 2006.
  • Sheila Jasanoff, « Making order : Law and Science in Action », in E. Hackett, O. Amsterdamska, M. Lynch, J. Wajcman (eds.), Handbook of Science and Technology Studies, 3rd ed., Cambridge, MIT Press, 2007, pp. 761-786.

 

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