Une relance keynésienne par la RSE

19/06/2018

A la fin des années 1990, l'économie japonaise a soudainement cessé de croître. En pleine période de numérisation et de mondialisation exarcerbée, des problèmes macroéconomiques, industriels, financiers et démographiques se sont accumulés, et face aux pays asiatiques émergents, une partie de l’industrie japonaise a perdu en compétitivité. Le secteur de l'électronique numérique a particulièrement été affecté par un énorme handicap : celui de l’écart des salaires - un travailleur débutant touchant en général autour de 100 $ en Chine contre 2 000 $ au Japon. A cette époque, beaucoup d’entreprises industrielles japonaises ont donc étendu leurs capacités de production à l'étranger, menaçant souvent de fermeture ou de réduction d’activités leurs usines locales.

Un quart de siècle après le début de cette période de stagnation, le handicap du Japon est beaucoup plus faible, en partie grace à l'augmentation rapide des salaires dans les pays émergents. En Chine, les salaires sont désormais en moyenne 3 à 5 fois inférieurs à ceux du Japon, contre 20 fois auparavant. La période de forte concurrence par les coûts s'achève progressivement. Beaucoup d'usines et d'entreprises japonaises ont disparu, mais beaucoup ont aussi survécu. Le secteur industriel représente encore environ 20 % du PIB japonais - une part relativement élevée pour un grand pays avancé - et l'excédent commercial du Japon s'est maintenu pendant la majeure partie de cette période.

Comment les PME japonaises ont survécu à la concurrence mondiale

Chercheur de terrain spécialisé en gestion des opérations, technologie et économie de l'évolution, j’ai visité plus de 1 000 entreprises et usines dans le monde, des succurusales de multinationales comme petites entreprises locales. J’ai analysé leurs comportements et leurs performances. Pour surmonter les écarts salariaux susmentionnés, de nombreuses usines et entreprises locales japonaises ont considérablement amélioré leur productivité physique (par exemple, cinq fois en cinq ans ou trois fois en deux ans). Dans un contexte d’économie intérieure stagnante et de forte appréciation du yen, cette augmentation de la productivité a entraîné une réduction significative du nombre de travailleurs requis (de 200 à 150 dans le cas des petites usines locales). Pourtant, le taux de chômage macroéconomique du Japon est resté relativement stable.  Même pendant l'année des crises économiques mondiales, il n'a que légèrement augmenté, passant d'environ 4 % en 2008 à 5 % en 2009-2010.

Les politiques gouvernementales visant à atténuer le chômage pourrait expliquer ce phénomène. Mon hypothèse est plutôt que de nombreuses entreprises locales, en particulier les plus petites, ont essayé de maintenir leur niveau d'emploi dans ce contexte difficile. J’ai observé une sorte de structure fractale au Japon, dans laquelle non seulement le gouvernement, mais aussi les entreprises et les usines poursuivent leurs propres politiques de stabilité de l'emploi.

De nombreux propriétaires de petites entreprises et directeurs d'usine se sont démenés pour créer de la demande supplémentaire, dans le but de compenser la réduction d'emplois générée par les gains de productivité. Certains ont développé de nouveaux produits ou de nouvelles utilisations de produits, d'autres ont lancé des négociations avec leur siège social ou leurs principaux clients pour obtenir de nouveaux contrats. Pourquoi un tel entêtement à conserver un emploi stable dans un contexte pareil ? 

Derrière le maintien de l’emploi, une philosophie d'entreprise

Ces entreprises considérent la stabilité de l'emploi comme l'une de leurs responsabilités sociales d'entreprise envers les communautés ou régions où elles sont implantées. Le maintien de l’emploi fait partie de leurs valeurs. Cela s'explique en partie par l'évolution industrielle de l'après-guerre, mais cette mentalité trouve aussi ses racines dans une philosophie d'entreprise qui prévaut chez les marchands japonais depuis des centaines d'années. Elle consiste à être « bon de trois façons » : bon pour les acheteurs (satisfaction de la clientèle), bon pour les vendeurs (un profit raisonnable) et bon pour la communauté (obtenir une légitimité dans la communauté pour préserver la survie de l’activité à long terme). Cette dernière dimension est aujourd’hui réinterprétée avec l’étiquette moderne de responsabilité sociale des entreprises : maintien de l’emploi, formation des jeunes, protection de l'environnement, traitement de l'eau (même si l’entreprise a été la source de pollution cinquante ans auparavant). La perception du site de production comme partie prenante de la communauté est tellement imprégnée dans l’histoire socio-économique japonaise que dans cette langue, on utilise indifférement les expressions « entreprise soucieuse de l’usine » (genba-oriented firm), et « entreprise soucieuse de la communauté » (community-oriented firm). En partie historiques et socio-culturelles, les politiques de maintien de l’emploi des entreprises locales s’expliquent également par une logique économique plus universelle.

Un phénomène industriel rationnel économiquement

Nous avons étudié le modèle économique de ce type d’entreprise soucieuse de la communauté (community oriented firm, COF). Il peut s'agir d'une entreprise familiale, comme d'une filiale de multinationale. Elle poursuit (i) sa propre survie en réalisant un taux de profit cible (marge bénéficiaire), (ii) la satisfaction du client en améliorant l'attrait de ses produits et services, (iii) un emploi stable pour contribuer aux communautés voisines, (iv) et un meilleur niveau de vie pour ses employés, en augmentant le taux de salaire en même temps.

Nous ne rentrerons pas dans les détails du modèle susmentionné ici, mais notre analyse montre que lorsqu’une entreprise industrielle fait face à une réduction des prix en raison d'une concurrence mondiale intense, si elle souhaite survivre en atteignant son taux de profit cible tout un maintenant un emploi stable, elle doit augmenter sa productivité physique et générer simultanément des demandes effectives supplémentaires. Ainsi, dans un contexte de concurrence exacerbée, il est économiquement rationnel pour les COF d'augmenter leur productivité et de générer simultanément des demandes effectives. 

Une politique de plein-emploi « maison »

Lorsqu’on pense relance keynésienne, on envisage des politiques de dépenses publiques. Mais le modèle économique des COF nous montre que la création effective de la demande peut aussi passer par les efforts des entreprises pour leur propre survie. En conséquence, les politiques gouvernementales visant le maintien de l’emploi pourraient comprendre un volet faisant la promotion de l’approche des COF. Nos études de terrain suggèrent qu'il existe déjà de nombreux cas d'entreprises locales qui se comportent comme des COF. Nous avons besoin de collectes de données et d'analyses statistiques plus systématiques, y compris au niveau international, pour assurer une plus grande fiabilité du modèle. Nos recherches permettent déjà de conclure que lorsqu’elles sont nombreuses, les entreprises soucieuses de la communauté contribuent à la stabilité de la société. Elles mènent, à leur échelle, leur propre politique de plein-emploi. Souvent, les gouvernements cherchent en priorité à s’attirer les faveurs de très grandes entreprises. Ils ménagent des politiques avantageuses à leurs égards et saturent l’espace médiatique de discours à leur sujet. On oublie les PME. Elles sont petites, discrètes. Ce sont pourtant elles qui, en coulisse, maintiennent à flot la stabilité socio-économique de bien des pays.

Traduction : Aurélie Louchart

Références:

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