La Russie sous le joug de Poutine

22/06/2017

La Russie actuelle est un régime autoritaire ou une dictature douce, ambivalence due à l’illusion démocratique et d’État de droit qu’elle entretient en dépit des répressions contre l’opposition. Plusieurs politologues russes évoquent souvent l’aspect trompeur de l’organisation du pouvoir russe : pendant les élections, toutes les procédures sont respectées et il n’est pas possible de voter sans sa carte d’identité et sa carte d’électeur. Mais d’un autre côté, les membres de la commission électorale peuvent ajouter des bulletins de vote pour leur parti ou candidat favori, ou modifier les règles électorales afin de bloquer l’élection des partis d’opposition ou de politiciens indésirables. Il existe de nombreuses preuves d’irrégularités commises dans les bureaux de vote, mais tout ceci est parfaitement occulté. Il est même possible d’interjeter appel des irrégularités, mais l’appel sera examiné par ceux même qui en sont à l’origine, et la cour ne sera d’aucune aide : juges et membres des commissions électorales servent les organes de l’État.

Les exemples de subordination judiciaire sont nombreux. Le dernier exemple en date est celui du procès d’un célèbre politicien, Alexander Navalny, impliqué dans une vaste entreprise de détournement d’argent. Premièrement condamné à 5 ans de prison, il a été blanchi par le bureau du procureur et a pu se présenter en tant que candidat au poste de maire de Moscou qu’il a remporté malgré de nombreuses irrégularités. En 2016, la Cour européenne des droits de l’homme, saisie par A. Navalny, a condamné la Russie pour détention arbitraire et procès inéquitable ; jugement cassé par la Cour suprême russe qui renvoie à un nouveau procès. Il y a peu, Navalny a à nouveau été jugé coupable de détournement de fonds et de fait est à nouveau inéligible.

Pourquoi tout ceci ? Parce que l’ampleur de la corruption, du vol et de la prise de décision inefficace est immense, et que perdre le pouvoir signifierait pour la plupart des dirigeants perdre leur liberté.

Cette situation est notamment entretenue par le fait que les principales ressources budgétaires de la Russie viennent des exportations de pétrole et de gaz, les impôts des particuliers et des entreprises ne représentant qu’un faible pourcentage. En effet, selon les estimations des économistes, le chiffre d’affaires des hydrocarbures a dépassé les 3 trilliards de dollars au cours des quinze dernières années. Mais cette « pluie d’argent » ne s’étend pas sur l’ensemble du pays : l’« effet de retombée économique », système économique qui soi-disant prévaut en Russie, a échoué car la grande majorité des revenus profite aux élites, tandis que les populations plus modestes en profitent de moins en moins. Fin 2016, selon les experts internationaux, 14 % de la population pouvait être considérée comme pauvre, avec des projections atteignant 24 % si rien n’est fait.

Dans la Russie post-soviétique, les citoyens ne peuvent pas se battre efficacement pour leurs droits et intérêts. Tout a commencé dans les années 1990 avec Boris Yeltsin et la mise en place de nombreuses interdictions relatives aux administrations publiques, syndicats et partis politiques. Au cours de cette période, l’activité politique des citoyens, la liberté d’expression, les organisations et réunions ont été limitées par la loi. Et cette tendance s’est encore renforcée dans les années 2000, où les petites réunions de quartier ne peuvent désormais plus se tenir sans approbation administrative préalable – excessivement lente à obtenir. Cette limitation des libertés s’observe particulièrement bien dans le cas des syndicats, qui constituent encore la plus grande organisation publique du pays, représentant plus de 20 millions de personnes. Le droit social ne protège pas les militants syndicaux, et les syndicats minoritaires n’ont pas le droit de participer aux négociations des conventions collectives, la loi n’accordant ce bénéfice qu’aux syndicats officiels. Dès lors, les problèmes qui restent sans accord deviennent soit particulièrement conflictuels, soit restent sans solution. En outre, le démarrage d’un conflit social et l’organisation d’une grève requièrent des procédures difficiles et longues. Il faut plusieurs semaines pour remplir toutes les conditions et organiser une grève légale, et à tout moment l’employeur peut perturber le processus, obligeant alors à tout recommencer. Les syndicats sont généralement d’accord pour dire que les grèves sont autorisées par la loi, mais c’est un droit impossible à utiliser.

Pourquoi la majorité de la population soutient-elle Poutine ? La réponse est assez simple : on ne peut pas faire autrement. Le système politique actuel empêche toute action indépendante. Il est très difficile de gérer, et psychologiquement difficile d’admettre, l’incapacité d’influer – même faiblement – sur la situation, car ce serait admettre que tout est subordonné au système. Il n’y a donc qu’une seule issue : accepter que tout ce qui se passe soit normal et dénoncer l’ennemi.

L’ennemi, en l’espèce, c’est l’Occident, qui veut détruire les fondations nationales de la Russie et mettre la main sur les ressources naturelles, mais aussi les ennemis de l’intérieur qui sont à leurs ordres. Une profonde foi dans le « caractère russe », stimulée par la propagande, se transforme alors en lutte vis-à-vis de l’extérieur et des dissidents intérieurs. Le régime de Poutine utilise à la perfection ce sentiment avec l’organisation de JO militaires, avec la militarisation de la société, et en détournant constamment l’attention et l’intérêt du peuple. Ainsi, les thèmes principaux de dialogue avec la population ne sont pas la modicité du niveau de vie, la dépression économique ou la dégradation généralisée des infrastructures sociales, mais la politique du gouvernement ukrainien, les scandales de dopage dans le sport, le succès de Donald Trump, etc.

La Russie d’aujourd’hui, où Poutine et ses proches tentent de rester au pouvoir aussi longtemps que possible, cache une profonde fracture interne. L’abondance des ressources, le niveau élevé d’éducation, les valeurs fondamentales européennes font que la Russie peut être un pays moderne et prospère et fasse partie intégrante du monde civilisé. Ainsi, la majorité de l’élite de Poutine est fortement liée à l’Occident : ils y cachent l’argent volé à la Russie, achètent des villas et appartements, envoient leurs enfants y étudier et vivre. Ils recherchent le confort et la stabilité de l’Occident, tout en en privant la majorité de la population russe. La probabilité d’une issue dramatique ne cesse de croître. Il est impossible que la situation continue de se détériorer encore longtemps, et de nombreux experts prédisent que la Russie va subir de gros changements, sans savoir la direction que prendraient ces évolutions.

 

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