L'entretien

21/03/2016

L’organisation sociale est-elle une violence cristallisée ?

Le rapport compliqué entre société et violence a suscité de multiples explications. Elles mettent souvent en lumière des aspects importants : l’accroissement du contrôle de la violence ou les effets violents de l’inégalité sociale. La « civilisation des mœurs » en Europe, suivant l’expression du sociologue allemand Norbert Elias, n’a toutefois pas empêché la violence extrême de l’holocauste ou le colonialisme basé sur l’emploi de la violence contre des populations indigènes. Et la dimension structurelle de la violence liée à la hiérarchie sociale ne peut faire oublier que la violence continue à être employée dans les sociétés égalitaires.

Ce qui importe dans ce contexte, c’est d’analyser la manière par laquelle la violence se manifeste. Non seulement il importe de savoir si son emploi est l’effet d’un monopole légitime de la violence physique tel qu’il a été défini par Max Weber, mais aussi si cet emploi est légitime, c’est-à-dire proportionnel aux circonstances et non exagéré ou arbitraire. Dans des États faibles ou des failed states en Afrique ou en Amérique du Sud, où le monopole étatique de la violence n’est pas assuré, la vie sociale est caractérisée par des rapports et actes violents. Des rapports de violence façonnent aussi les dictatures et régimes autoritaires dans lesquelles manquent une opinion publique critique et des restrictions légales à l’action étatique.

Mais la société n’est jamais seulement violente, elle est aussi l’espace de communication entre membres et institutions, de l’expérience de l’autre
et de règlement des conflits. On pourrait presque dire que plus la communication est grande, plus l’emploi de la violence est soumis au contrôle du public et moins elle est menaçante pour les membres de la société. Plus la société tend à criminaliser l’emploi de la violence, moins elle encourage une recherche patiente et profonde des mobiles et buts des actions violentes et plus elle construit un mur entre les valeurs de la société et celles des acteurs violents. Au lieu de les inclure dans leur vision de la société, elle les en exclut.

L’appréhension de la violence dépend des mécanismes qui règlent les conflits sociaux. Moins le règlement des conflits sociaux est prévu et socialement accepté, plus le « bargaining by riots », notion développée par l’historien britannique Eric Hobsbawm, est important. Ainsi, avec la légalisation des grèves et des manifestations en Europe aux 19e et 20e siècles, leur caractère violent a perdu en importance. Plus l’autre est envisagé dans son altérité comme une « res sacra » et non comme un ennemi, moins l’emploi de la violence contre lui devient facile et illimité.

L’analyse des causes de la violence peut-elle aider à la prévenir ?

L’analyse des causes de la violence reste difficile. Des bibliothèques entières existent sur la question de savoir comment expliquer la genèse de la violence. Pour y aboutir aussi bien au plan individuel que collectif, une combinaison de différents facteurs d’analyse est nécessaire. Aucune explication psychologique ou structurelle n’est suffisante en soi. Même si cet état incomplet de l’analyse subsiste, certains facteurs identifiés peuvent attirer l’attention des sociétés sur des points névralgiques de l’organisation sociale et les inviter à des actions préventives. Celles-ci peuvent être d’ordre social, en protégeant par exemple une partie de la population démunie contre les risques du marché du travail, ou d’ordre politique. Une attention accrue accordée aux motivations religieuses ou à la manière dont est enseignée et valorisée la religion dans une société peut aider à ne pas être surpris par des acteurs violents puisant dans des valeurs et paroles religieuses. Une réforme des polices, comme celle menée dans certains États européens dans les années 1970, peut contribuer à réduire le potentiel conflictuel et les risques d’un cercle vicieux entre les actions et réactions violentes. En outre, et ceci est peut-être le principal apport d’une analyse concrète des conditions spécifiques qui ont mené à un acte violent, elle peut contribuer à contrecarrer toute généralisation hâtive de la situation et toute dramatisation de celle-ci en utilisant des termes comme « guerre » ou en construisant un « conflit de civilisations ».

Peut-on lutter démocratiquement contre la violence terroriste ?

En cas d’attaque terroriste, les États démocratiques sont appelés à ne pas se laisser dicter les moyens de réaction par leurs adversaires. Une des conséquences dangereuses du terrorisme est qu’il aboutit souvent dans les pays attaqués à une perte de libertés et à un affaiblissement de la légitimité d’une politique de sécurité. Ceci a été démontré en Allemagne et en Italie durant les années 1970 et 1980. Certains mécanismes démocratiques tel que les référendums n’ont pas grand effet dans la défense contre les terroristes. Leur résultat est connu d’avance.
Ils préconisent une violence illimitée contre ceux qui sont perçus comme des ennemis. Or, les réactions des sociétés démocratiques doivent rester à l’intérieur du cadre des lois existantes et d’une conception civilisée des valeurs humaines. Les moyens préventifs et répressifs utilisés par l’État doivent correspondre au but qu’il se fixe, à savoir maintenir les libertés des citoyens et l’autorité du droit.

Ajouter un commentaire