Quand la violence devient un mode de vie

23/02/2016

La violence se caractérise notamment par sa capacité à nous déstabiliser plus que tout autre phénomène. Notre confiance dans la stabilité d’une vie quotidienne sûre et réglée est menacée. Cette confiance repose sur la certitude d’un cadre « normal » pour les interactions quotidiennes, un cadre qui nous prémunit des risques d’agressions violentes. « Tout au plus », comme l’écrit le sociologue allemand Jan Philipp Reemtsma, « certaines zones peu sûres sont tolérables, parce que relativement faciles à éviter ». De ce point de vue, des événements inédits comme les attentats du 13 novembre 2015 à Paris remettent en cause notre normalité et bouleversent la confiance que l’on accorde à une société dans laquelle personne ne devrait redouter d’être concerné par des actes de violence pouvant surgir en tout lieu et à tout moment.

Plus cette crise de confiance est profonde, plus nous avons besoin d’explications. Intensément troublés, mais nécessairement occupés par le retour aux tâches quotidiennes, nous espérons trouver une réponse à la question du pourquoi. Or, la réponse adéquate est d’une telle irréductible complexité qu’elle ébranlerait sans aucun doute le peu de confiance qui nous reste en un monde où, par-delà de tels événements, il devrait être possible de définir et de délimiter précisément leurs « causes ». Dans le cas des récents actes terroristes, nous désirons connaître les motifs. Toutefois, l’enchevêtrement des facteurs explicatifs relègue inévitablement au rang des simplifications grossières les approches basées sur une détermination
de cause à effet.

À cet égard, lorsque l’on s’intéresse de près aux acteurs de ce type de violence, on constate que la recherche consacrée à l’identification de leurs motivations n’est pas particulièrement probante. Celle-ci présuppose en effet que ce genre d’actes violents soit analysable en recourant à une explication instrumentale de l’action, c’est-à-dire que l’on pourrait chercher la cause des actes violents sous la forme d’un rapport de moyen à fin. Certes, une interprétation rattachant les attentats suicides à des considérations stratégiques bénéficie d’une certaine plausibilité si l’on devait s’intéresser aux commanditaires. Or, une telle approche pose davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses à propos de ceux qui se font exploser en entraînant d’autres personnes dans leur mort violente.

Ainsi, le discours public s’articule souvent autour d’interprétations pathologisantes (l’acteur violent entendu comme psychopathe) ou sociologisantes (la misère sociale) afin d’expliquer pourquoi certains individus seraient plus susceptibles que d’autres d’adhérer à des idéologies radicales. Nul doute qu’un certain nombre d’arguments cités devraient être considérés comme pertinents. Néanmoins, n’existe-t-il pas un très grand nombre de personnes touchées par la misère sociale ?

Et même si des idéologies radicales sont partagées par beaucoup, la plupart des acteurs concernés ne passent finalement jamais à l’acte. Enfin, que signifie la désignation de « psychopathe » appliquée à ce genre d’acteurs ?

Dans son récent ouvrage consacré notamment au terroriste norvégien Anders Breivik, le théoricien des cultures allemand, Klaus Theweleit, a souligné que désigner des meurtriers de ce type comme psychopathes « ne fait que confirmer que l’on dénie toute forme de réalité au principe du ‘droit supérieur à faire mourir’ » qu’ils partagent. Theweleit évoque ici un aspect fondamental qu’il me paraît indispensable de mettre en lumière : c’est avant tout par leurs actes propres que ces acteurs s’autorisent l’exercice de la violence. « Nous avons affaire à des héros messianiques, des gens qui sont apparus pour nous guérir, et ce avec les instruments meurtriers les plus sophistiqués ». Il s’agit d’un accroissement inédit de leur pouvoir qui les rend maîtres de la vie et la mort.

Ce type d’acte de violence possède, en tant qu’expérience extrême de puissance, une attractivité propre, un intérêt en soi. En s’appuyant de surcroît à une instance ou une organisation supérieure (Daech pour les auteurs des attentats de Paris, les Knight Templars pour Anders Breivik), ce sentiment de puissance fixe une identité en des termes lisibles et définis. Sans l’identification à cette organisation supérieure, les auteurs de ces attentats ne seraient personne ; mais grâce à elle, une identité aux contours clairement délimités se réalise dans l’intervention violente et massive sur le monde extérieur. Un tel processus peut également être décrit comme une reconstitution d’identités fragmentées.

Que révèlent ces quelques réflexions sur les « causes » de l’acte violent, réflexions dont la principale finalité est de maintenir l’espoir d’enrayer de tels actes ? Il importe ici de souligner que la fragmentation de l’identité, revers d’un individualisme moderne, nous empêche d’avoir un lieu social identifié, bien à soi, qui nous accueille en tant qu’individu entier, au sein de la société. Si cette fragmentation s’avère particulièrement lourde pour les jeunes générations, plus particulièrement pour les enfants d’immigrés résidant dans les banlieues des grandes villes françaises, c’est parce qu’outre cette aliénation moderne, toute appartenance culturelle leur est refusée.

L’intégration sociale ne signifie alors pas une simple « adaptation », mais bien au contraire la possibilité de définir sa propre position sociale à l’aune et à l’aide des personnes qui nous entourent et au travers de leurs regards légitimants. Regards par lesquels on peut cultiver sa personnalité et définir une identité propre à partir de laquelle l’ancrage social s’établit et se construit, développant une certaine cohérence identitaire psychique et sociale.

L’appartenance doit être vécue, à la fois sous la forme d’interactions sociales quotidiennes et de relations stables, que ce soit dans le cadre d’associations, de l’école ou d’un emploi stable. En revanche, il paraît peu utile d’exhorter ces jeunes à s’adapter à des « valeurs occidentales », car c’est précisément dans ce mode de vie qu’ils ou elles ne parviennent pas à s’installer.

Ceux qui, au fil de longues années considérées comme cruciales pour le développement personnel, n’ont pas été en mesure d’évoluer sur un terrain favorable à leur intégration sociale ainsi qu’à leur épanouissement risquent de dériver vers d’autres modes de vie et des milieux au sein desquels la violence à l’égard de la société n’est pas seulement tolérée, mais où elle est, par principe, cultivée, valorisée, voire exaltée par les groupes de pairs.

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