Violences et terrorismes : perspectives en longue durée

10/03/2016

L’organisation sociale est-elle une violence cristallisée ?

De manière intuitive, insulter ou frapper équivaut à une agression, déclenchant des réactions émotionnelles ou morales. Or dans l’espace public, ces violences ont pour fonction de réguler les conflits interindividuels ou intergroupes. Les sciences sociales ont mis en évidence combien la vengeance fut une préoccupation fondamentale pour l’organisation d’une communauté soucieuse d’endiguer l’escalade de la violence. « Œil pour œil, dent pour dent », le slogan de la loi du Talion, est à comprendre comme un mécanisme limitant la contre-violence, comme moyen de rétablir l’équilibre social perturbé par la violence. Des sociétés sans écritures aux sociétés médiévales, dans les communautés d’interconnaissance, paroles et gestes violents éclatent dans un contexte social chargé et un système de valeur où l’honneur est central ; ces violences font donc l’objet de rituels compris et efficaces dans ces logiques d’honneur.

Les sociologues et politistes ont quant à eux développé l’analyse de Max Weber pour qui l’État devient un prétendant majeur à la « monopolisation de la vengeance légitime ». L’émergence de l’État s’explique par un changement d’échelle des circulations géographiques et sociales plus complexes. Garantir un lien social ne peut plus reposer sur l’interconnaissance. La vengeance cède progressivement le pas à la justice, émanation des autorités publiques. Cette justice devient un pilier du succès de l’État. Vers la fin du moyen âge en Europe, la criminalisation de la violence comme l’exercice public de châtiments corporels manifestent le monopole des autorités sur l’exercice de la vengeance collective. Quelles que soient les variations, sur le long terme, le taux d’homicide diminue en Europe en même temps que déclinent les châtiments publics, puis la peine de mort, violences d’État. Et les brutalisations des guerres du xxe siècle n’infirment pas la tendance. Les retours de la violence s’inscrivent dans des contextes d’affaiblissement de l’État démocratique au profit des totalitarismes et des guerres totales. Même malmenée, la légitimité de l’État démocratique reste sa capacité à réguler les violences sans verser le sang. La légitimité de l’État démocratique réside dans sa capacité à réguler les violences sans verser le sang.

Cette cristallisation de la violence dans la société n’élimine pas la violence. Les pulsions agressives se trouvent désormais déconsidérées, délégitimées. Ainsi les sanglantes bagarres entre jeunes des villages ou quartiers se muent en parties de sport collectif et les luttes de pouvoir en débats politiques, dans l’oubli que les unes et les autres sont de la violence gelée ou cristallisée.

L’analyse des causes de la violence peut-elle aider à la prévenir ?

La première réflexion sur la violence est d’en chercher les causes à l’intérieur de l’individu. Les discours se sont inscrits dans les systèmes de pensées dominants de leur temps : le discours religieux et moral, puis le discours scientiste et humaniste. Châtiment divin ou péché humain, les racines de la violence ont été cherchées par les « savants » dans les bosses du crâne, attribuées à une déficience psychique, voire une dégénérescence transmissible. D’autres ont évoqué les facteurs économiques et sociaux, un défaut d’éducation, pour revenir aujourd’hui à des visions néo scientistes (identifier le gène responsable ou la zone corticale activée…). Aucune analyse n’aboutit cependant à mettre au point un « traitement contre la violence ».

Autant que les causes de la violence, les raisons du déclin des violences graves en Occident interrogent les chercheurs. Certains ont souligné que cette diminution a entraîné une sensibilisation croissante aux violences résiduelles. En outre presse populaire, télévision et nouveaux médias ont nourri l’imaginaire occidental d’une image construite de la violence, en décalage de la réalité des menaces vécues. Il s’ensuit des « dissonances cognitives » variables selon le niveau d’éducation ou de revenus, le genre, l’âge et l’appartenance socioculturelle, entre les peurs fantasmées (être agressé par des inconnus dans la rue) et les risques encourus (être violenté par des proches dans l’espace privé). Maîtriser ces dissonances est un préalable à toute lutte contre la violence.

Peut-on lutter démocratiquement contre la violence terroriste ?

À la différence de la violence ordinaire, fruit de l’accident, du ressentiment ou du règlement de compte, les violences terroristes sont supposées être une arme politique. Certaines impliquent que leurs auteurs cherchent une mort héroïque, accompagnée ou non de la destruction de l’adversaire. Le mot « terrorisme » renvoie aux émotions et réduit le phénomène aux pulsions premières de la peur. Or le mot est né en même temps que la démocratie politique, en 1794. Pour les inventeurs du mot, les révolutionnaires français, il visait leurs ennemis politiques, tantôt les « patriotes terroristes », tantôt les contre-révolutionnaires, « terroristes royalistes ». Le terrorisme a ensuite désigné les mouvements d’opposition à des régimes politiques dominants, colonisateurs ou occupants. Définitivement ambigu, pour ses auteurs, l’usage de la violence est subordonné au projet politique et doit viser les symboles mêmes de la domination tandis que pour ses détracteurs, l’usage de la violence disqualifie la revendication politique.

L’enjeu du terrorisme « aveugle » est différent, puisqu’il s’agit désormais de délégitimer la démocratie comme régime politique, dans un contexte de médiatisation globalisée. Les cibles deviennent les citoyens ordinaires et non les représentants du pouvoir. Car les sociétés démocratiques d’aujourd’hui sont caractérisées par l’individuation, la liberté d’expression, la médiatisation croissante, la diversification culturelle et un accroissement des écarts économiques et sociaux dans la population. Ces tendances poussent à une déconsidération des autorités et à une crise de la gouvernance et de la représentation du « bien commun », une « délégitimation » qui atteint les fonctions régaliennes de l’État : le monopole de l’usage légitime de la violence (armée, justice, police), c’est-à-dire la capacité de l’État à protéger ces citoyens. Si l’on revient à Max Weber, la légitimité de l’usage de la violence la bataille pour son monopole qui est l’enjeu majeur de ces terroristes utilisant leur propre corps comme preuve de légitimité.

Peut-être peut-on lutter démocratiquement contre la violence terroriste ?

Rechercher une définition juridique transnationale de l’entreprise terroriste sans s’écarter du contrat social, délégitimer le recours au sacrifice criminel comme voie d’accès à l’immortalité pour ses auteurs et poursuivre résolument ses commanditaires restent un pari lucide où la justice s’appuie sur la société dans son ensemble pour exercer la vindicte publique.

 

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