Promouvoir la tolérance à l'égard de la diversité culturelle

05/12/2018

Quels facteurs prédisposent les jeunes à en discriminer d’autres du fait de leurs origines ?

Divers facteurs entrent en ligne de compte. Une étude récente réalisée en collaboration avec des chercheurs suédois et américains a par exemple révélé que les élèves suédois ayant des attitudes négatives à l'égard des immigrants étaient plus enclins à se livrer au harcèlement ethnique à mesure que la diversité ethnique de la classe augmentait. Il est possible que la présence en classe d'une proportion plus importante d'élèves issus de l'immigration puisse être perçue par les adolescents ayant des préjugés comme une menace pour leur statut dominant. Ils pourraient donc être plus enclins à harceler leurs pairs immigrants afin de maintenir leur domination sociale ou réduire la menace perçue. Cette étude a également montré que les adolescents suédois qui se lient d'amitié avec des pairs ayant des attitudes anti-immigrés marquées étaient plus susceptibles d'agir agressivement envers leurs pairs immigrés dans des classes à forte diversité ethnique. Ainsi, même si elle offre aux élèves de plus grandes possibilités d'interactions intergroupes, la création de classes hétérogènes sur le plan ethnique ne suffit pas à elle seule à promouvoir des relations interethniques positives. La diversité ethnique peut même, au contraire, créer un terrain propice au développement de conflits interethniques chez certains jeunes.

Est-il efficace de lutter contre les préjugés pour améliorer les relations intergroupes ?

L'orientation traditionnelle des sciences sociales est d’étudier les comportements intergroupes négatifs, notamment les préjugés et leur réduction. Je tente d'aller au-delà et de comprendre les processus qui incitent les jeunes individus à avoir des dispositions positives envers les membres d’exogroupes – c’est à dire d’autres groupes ethniques et culturels. Des recherches récentes ont en effet démontré que les attitudes positives et négatives envers les exogroupes sont des constructions indépendantes et séparables sur le plan fonctionnel.

Autrement dit, de faibles niveaux de préjugés et d'attitudes négatives ne signifient pas nécessairement des niveaux élevés d'attitudes positives envers les exogroupes. Dans cette perspective, j’ai mené des recherches dans différents pays dont l'Ukraine, le Portugal et les États-Unis. Celles-ci ont démontré que plus une personne possède des niveaux élevés de traits de personnalité multiculturelle, c’est-à-dire une grande capacité à s'adapter et à interagir avec des personnes ou environnements culturellement divers, plus elle est prédisposée à être tolérante et à avoir une attitude positive envers les exogroupes.

Une étude menée auprès d'étudiants portugais a montré que les personnes qui sont particulièrement dotées de capacité d’adaptation, plus ouvertes d'esprit, actives dans les situations sociales et plus empathiques sur le plan culturel (c’est-à-dire capables de comprendre les sentiments, les pensées et les comportements d'individus d’autres groupes culturels) sont plus enclines à faire preuve de tolérance envers des groupes ethniques et culturels autres que le leur.

Aux États-Unis, une autre recherche a révélé que la majorité des personnes ayant des niveaux élevés de traits de personnalité multiculturelle souhaitaient plus d'égalité entre les groupes au sein de la société. Ces personnes seraient aussi les plus susceptibles d’interroger les caractéristiques de leur identité raciale et ethnique, d'avoir le sens de l'auto-dérision, de se sentir lié à autrui et d'avoir une bonne santé psychologique. Nos études ont aussi montré que les contacts intergroupes, en particulier les amitiés entre membres de différents groupes culturels et ethniques ont un rôle important à jouer dans la promotion de la tolérance et de l'allophilie. – NDLR : Le terme « allophilie » a été forgé en 2006 par Todd Pittinsky, professeur de psychologie à Harvard, pour combler l’absence d’antonyme au terme préjugé. L’allophie est mesurée au travers de cinq dimensions : l'affection, le fait de se sentir à l’aise en la présence de l’autre, l’engagement émotionnel, les niveaux d’affinité et d'enthousiasme.

Comment traduiriez-vous ces résultats en dispositions concrètes ?

Aujourd’hui, la majorité des programmes visant à améliorer le climat interethnique mettent l'accent sur la réduction des préjugés et des attitudes négatives à l'égard des groupes minoritaires. Leurs effets sont limités. Nos études suggèrent que les interventions futures pourraient être plus efficaces si elles cherchaient d’une part à créer de multiples occasions de nouer des amitiés intergroupes, et d’autre part à développer des traits de personnalité multiculturelle chez les individus. La combinaison de ces stratégies d'intervention a bien plus de potentiel que les approches traditionnelles pour favoriser des attitudes positives envers les exogroupes.

Dans les universités, les programmes de réduction des préjugés pourraient s'efforcer de créer des conditions facilitant la collaboration entre les étudiants d'origines ethniques et culturelles diverses. Par exemple, assigner des étudiants de diverses origines comme colocataires ou co-équipiers au sein d'organisations étudiantes, leur donner des activités de groupe (travaux d’études communs, projets universitaires et communautaires), leur permettre et les encourager à participer à des programmes d'échanges internationaux et à des groupes de jeunesse. Les universités pourraient également mettre en place des programmes destinés à favoriser les relations amicales afin de renforcer la confiance dans les interactions intergroupes, notamment en réduisant la perception de menace et d'anxiété et en favorisant des attitudes plus positives envers les exogroupes.

Tout cela pourrait non seulement aider les étudiants à nouer et à maintenir des amitiés intergroupes, mais aussi apporter les avantages liés à un climat interethnique sur le campus. Les programmes pourraient par ailleurs mettre l'accent sur la sensibilisation au multiculturalisme, la promotion d'attitudes multiculturelles positives et l'amélioration des compétences multiculturelles chez les étudiants. Il pourrait s'agir, par exemple, de cours sur la diversité culturelle, de discussions et de sessions interactives sur les questions de diversité, de formation interculturelle ainsi que d’activités extrascolaires (par exemple : célébrer des fêtes multiculturelles ou participer à des clubs internationaux). Tout ceci serait bénéfique pour améliorer les compétences et aptitudes multiculturelles des étudiants.

Apprendre à accepter les différences culturelles et à développer des attitudes positives à l'égard de personnes d'origines différentes est particulièrement important pour les jeunes qui doivent inévitablement vivre dans des sociétés de plus en plus diverses. C'est l'un des défis les plus considérables auxquels les générations futures devront faire face et l'une des questions les plus brûlantes que la science n'a pas encore résolue. Comme l'a exprimé la poétesse et activiste américaine Audre Lorde : « Ce ne sont pas nos différences qui nous divisent. C'est notre incapacité à reconnaître, accepter et célébrer ces différences. »

Edition et traduction : Aurélie Louchart

 

References

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