La France en procès dans les écritures africaines

20/06/2018

La colonisation a porté la question de la représentation de l’Autre au cœur de l’écriture. Dans le cas de la France, on pourrait la formuler ainsi : comment narrer son maître ? Comment la fiction peut-elle dire souffrances et enthousiasmes face à un colon qui viole votre espace, vos corps, vous enseigne sa culture tout en vous cachant sa science ? Comment énoncer la dépossession de ressources, l’imposition de suppléants locaux à l’« indépendance » ainsi qu’une « monnaie coloniale », le franc CFA, contre lequel de nombreux jeunes se mobilisent sur le continent ?

Ces questions restent d’autant plus importantes que l’Afrique s’invite dans la politique française. Depuis Jacques Foccart en passant par Loïk Le Floch-Prigent ou Vincent Bolloré, politiciens, hommes d’affaires et sociétés de l’Hexagone (dé)font les gouvernements africains et provoquent des conflits monstrueux, comme au Congo. En Afrique, on se souvient du président Sarkozy pour au moins deux choses : le financement de sa campagne présidentielle par le dictateur libyen Kadhafi, puis son calomnieux discours de Dakar : « Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes, car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes.
L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entre-tué en Afrique au moins autant qu’en Europe. […] La colonisation […] n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. […] Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

Dans ce contexte, toute réflexion sur l’image de la France devient un procès : trajectoire, perspective, et mise en accusation. Pour saisir la France dans l’écriture, on peut, de manière schématique, partir des paradigmes de Frantz Fanon qui, dans Les Damnés de la terre (1961), énonce les étapes de la construction d’une culture nationale. Au départ existe une fascination pour les valeurs du maître cruel dont le colonisé fait un modèle. C’est « l’esprit d’Ariel », à savoir, le culte de la docilité. Cela donne naissance à des écrivains panégyristes comme Bakary Diallo, tirailleur sénégalais dans l’armée française. Malgré la domination terrifiante, son narrateur fait de la bonté la caractéristique essentielle de la France : « estimons-nous heureux pour nos parents, pour nous-même, d’être les serviteurs de la France et de travailler sous sa direction à unir les êtres humains de l’univers ». Cette fascination, on la retrouve chez l’écrivain camerounais Louis-Marie Pouka pour qui la France aurait sauvé l’Afrique. Il en est jusqu’à Oublier l’amère patrie d’Abdoulaye Gueye avec Siaka, « étudiant tchadien réfugié politique, tellement fasciné par De Gaulle qu’il troquerait volontiers son père contre le Général ».

Cet envoûtement, on le voit aussi dans Une vie de boy du Camerounais Ferdinand Oyono, où la beauté de l’épouse du Commandant déclenche des fantasmes chez tous les villageois. Mais le mythe de la grandeur est vite écorché par l’aventure de la Française avec un autre Blanc. Son mari devient la risée de la communauté, et son autorité s’écroule définitivement quand on découvre qu’il n’est pas circoncis. Dans l’anthropologie locale, il n’a pas subi l’épreuve de douleur de la vie : cela lui enlève toute considération et renverse la hiérarchie coloniale.

La rencontre avec la France se déploie donc sous le mode de l’illusion et, aussi, de préjugés coriaces. Dans La Trahison de Marianne, le narrateur à qui le Tigre inocule l’amour de la « mère patrie » vit un choc en métropole : avec Mme Bruno, sa voisine, les problèmes de communication persistent ; sa logeuse Mme Lemaire le réduit à des stéréotypes, tout comme M. Bleu vers qui il sollicite un emploi. Tous ne voient dans le Noir que petitesse animale contrastant avec la grandeur française. Comment saisir l’immigration africaine en France, qui au final n’est qu’une grande illusion, alors que, sous couvert de coopération, la transhumance de la France vers l’Afrique avait été présentée sous le prisme du messianisme ? Cette dimension était déjà amorcée dans Le grand Blanc de Lambaréné (1994) du réalisateur camerounais Bassek Ba Kobhio, qui dresse un portrait complexe d’Albert Schweitzer. Ce film montre un homme soignant avec patience, mais qui est violent, solitaire et déterminé à asseoir sa « grandeur ». Sa « médecine » tropicale, sa musique, son rapport avec les Noirs, tout lui permet de surplomber la hiérarchie locale. Figure impériale, il se dit « le » docteur dans un village où il est « spécialiste de tout » : chirurgien, dentiste, traumatologue, urologue, etc. Le Grand Blanc est d’autant plus grand que sa médecine, médiocre et douloureuse, produit les conditions de possibilité de sa grandeur : les malades eux-mêmes. Sa blancheur est construite sur l’entretien de l’obscurité, et son expertise s’accommode d’un charlatanisme médical. Il est la figure annonciatrice du coopérant aux compétences douteuses envoyé en Afrique. Si Schweitzer peut sembler soucieux de ses malades, l’image récurrente au cinéma est celle de Français cruels et insensibles. Dans La Noire de… (1966), film de Sembène Ousmane, c’est le traitement que lui infligent ses patrons qui pousse Diouana au suicide. L’enjeu de l’hospitalité républicaine, qui ponctue une large production culturelle, vient d’être repris par le réalisateur tchadien Mahamat Saleh-Haroun dans Une saison en France (2018) au sujet du droit des réfugiés. Comment concilier amour, espoir et « destin administratif » des « immigrés » ? Où est la France de 1789 ? C’est la question que se pose déjà le narrateur dans La Trahison de Marianne : « Était-il possible que la France se soit trahie ? Qu’elle ait trahi sa mission et ses idéaux ? ». Pourquoi un pays libéré de l’Allemagne nazie grâce à une coalition anglo-américano-africaine peut-il commettre de tels massacres ?

De toute évidence, la relation entre la France et l’Afrique se caractérise par un paradoxe : l’invitation et le rejet, l’attrait et la répulsion. Sinon, comment comprendre que l’Africain de l’époque coloniale ou son descendant né en France oscille entre citoyenneté et indigénat ? Peut-on déterminer les relations franco-africaines autrement que par l’assistance, la raison humanitaire, et la figure du Grand Blanc ? Clairement, cette dernière est désormais déconstruite. Au-delà des dictatures entretenues par Paris, le continent produit ses propres figures de grandeur et de succès. Ce que les romans de l’écrivain malien Moussa Konaté montrent avec les prouesses et la rectitude du Commissaire Habib, c’est qu’une autre Afrique reste possible. Avec, sans, et au-delà de cette France prédatrice. En effet, au vu de l’entrée des Chinois, des Indiens et des Turcs dans l’économie et des positionnements géopolitiques des Russes et des Américains, l’Afrique peut s’émanciper de la France et choisir ses prédateurs. Ou mieux ses partenaires, si elle est intelligente comme les Béninois, les Éthiopiens et les Sénégalais.

Ajouter un commentaire