Burning down the House

06/12/2016

L’étrange spectacle des élections américaines de 2016, et son lot de rebondissements complexes, ont très clairement révélé une chose : le profond mécontentement de la très grande majorité de la population face au modèle politique actuel. Les Républicains et les Démocrates, avec leurs postulats, leurs mécanismes et leurs conventions, ne sont pas sortis indemnes de cette avalanche de réprobation populaire. Mon argumentation n’est pas ici, comme souvent avancé, que les électeurs ne savent pas ce qu’ils veulent, mais au contraire l’inverse : les électeurs savent ce qu’ils veulent. Ils veulent brûler la maison, le sénat et les partis traditionnels. Pour le meilleur et pour le pire, les électeurs sont prêts à déconstruire, et peut-être à reconstruire, les partis politiques.

Pourquoi a-t-il été si difficile de reconnaître l’activisme, les passions croissantes et la fervente organisation en dehors des partis politiques de débats politiques sur toutes les questions idéologiques? D’une part, les Démocrates et les Républicains ont longtemps contrôlé le scénario et le discours politique. Le processus électoral est très établi. Une fois la machine en place et en marche, il est difficile d’anticiper de profonds bouleversements. Ce cycle électoral a changé tout cela.

Le premier postulat, celui d’une course présidentielle entre un Républicain et un Démocrate, a été le premier à tomber. Donald Trump, pour commencer, n’est pas un Républicain ; il était initialement enregistré comme Démocrate. Bernie Sanders, qui a constitué un défi de taille pour Hillary Clinton et le Parti démocrate, est Socialiste. Les deux partis ont donc été confrontés à des rebellions inattendues venant de leurs flancs - les néo-fascistes enragés (appelés euphémiquement « alt-right », pour droite alternative) ; et à gauche les mouvements sociaux progressistes. Ni Trump ni Sanders n’ont lancé le mouvement. Alt-right, un dérivé du Tea Party, a récemment eu un candidat nationaliste en la personne de Sarah Palin. Et Occupy Wall Street, les initiatives antimondialisation, ainsi que d’autres actions telles que Black Lives Matter, ont construit une  impressionnante coalition à gauche. Nous avons donc deux  impressionnants soulèvements qui ont précédé et perdureront après les élections. Cette année, Trump et Sanders leur ont donné un visage et une voix.

Malgré toutes leurs différences idéologiques, les deux soulèvements ont en commun une chose fondamentale. Ils ne peuvent plus souffrir le jeu politique habituel.

Trump s’est immédiatement attaqué à un statu quo. Il a enfreint la règle tacite selon laquelle les candidats agissent de manière « présidentielle », c’est-à-dire comme s’ils étaient courtois, fiables et bien informés. Quand Trump a annoncé son intention de se présenter, il a fait ce qui, comme chacun sait, ne se fait pas: il a triomphalement emprunté une troisième voie. Tout en faisant la promotion de son hôtel (un flagrant conflit d’intérêts), il a promis de construire le mur pour garder les Mexicains (des « violeurs » et des « criminels ») hors des frontières. Trump a ouvertement craché le profond racisme et la misogynie auxquels souscrit la droite, exacerbés par des changements démographiques incontestables, huit années d’un président Noir, et l’idée d’une femme présidente. Les débats des primaires des Républicains sont rapidement passés d’un exercice de représentation connu de tous (le débat politique) à un autre (le reality show). Trump a insulté ses concurrents les uns après les autres : Quand Marco Rubio n’a pas su répondre à une question, Trump s’est engouffré dans la brêche : "Ne vous en faites pas, petit Marco, je m’en charge." Trump s’est moqué de Jeb Bush, suggérant que sa mère et non lui "devrait concourir". Il a renversé le champion des débats Ted Cruz avec : "Vous êtes le plus grand des menteurs... Ce type est quelqu’un de mauvais." Trump a sa manière à lui d’adresser la moitié de ses bons mots à son auditoire. Il a laissé ses rivaux abasourdis et sans voix. Se sont-ils trompés de scène ? N’était-ce pas supposé être un débat ? Le calvaire aurait du se terminer avec la réplique culte de l’émission de télé-réalité de Trump : « Vous êtes viré ! » Et virés ils ont été.

Même ses rivaux, mesquins et parfois ignorants, n’ont su ouvertement faire appel aux sentiments racistes et sexistes, ni railler les journalistes, ni appeler les Russes à pirater les mails d’un rival, ni irriter les alliés internationaux en menaçant de dénoncer les traités signés. Ils pouvaient avoir des idées et des actes abjects, mais devaient les arranger, selon la vieille stratégie : « mettre du rouge à lèvres sur un cochon ». Faire autrement serait un suicide politique. En 2012, certains ont dit que Mitt Romney a perdu l’élection à cause d’une remarque faite à un collecteur de fonds privés qui ne se souciant pas des 47% de la population qui, selon lui, ne payait pas d’impôts. Il a fait des excuses à la nation et a reconnu les dégâts causés sur sa campagne : « Cela a blessé des gens. Il ne fait aucun doute que cela a blessé des gens et a causé de considérables dommages à ma campagne. » Les analystes politiques attribuent les dommages au fait que Romney ait été enregistré en disant ces mots. Mais c’était à l’époque. Maintenant, Trump est constamment sur les médias nationaux, tenant des propos odieux, et rien ne se passe. Il se vante publiquement de ne pas payer d’impôt, d’avoir les mains baladeuses, d’agresser sexuellement les femmes, et a déclaré : « Je pourrais tirer sur quelqu’un sans perdre d’électeurs ». Il n’envisage certainement pas de s’excuser.

Plus les néo-fascistes applaudissaient, plus les électeurs raisonnables se détournaient de Trump, laissant les dirigeants du parti Républicains à de voltefaces : fallait-il continuer de le soutenir et perdre la moitié des votes, ou le laisser tomber et perdre la moitié des votes ? Trump les avait pris au fameux piège du « dilemme de la décision », où l’on est perdant quoi que l’on fasse. Les électeurs de tous bords haïssaient plus que jamais leurs politiciens sans esprit. Trump a déjoué le leadership politique. Et pour cette raison, quoi qu’il fasse, ses partisans l’aimaient. À chaque nouveau défi, Trump a gagné plus d’adeptes, y compris beaucoup dans les courants politiques principaux. La nomination de Trump a presque détruit le Parti Républicain tel que nous le connaissions.

Il en va de même pour les Démocrates, avec cependant une différence de taille. Hillary Clinton, première femme à obtenir la nomination au présidentielles, représente le Parti et bien plus. Les rebelles de gauche haïssent peut-être Trump, mais ils détestent également la machine politique Démocrate. Sanders a été étonnamment proche d’emporter la nomination, attirant beaucoup plus de jeunes électeurs que Trump et Clinton réunis. Comme Trump, Sanders a proposé un programme politique à un électorat que le Parti Démocrate ne prenait pas au sérieux, ce grand nombre de personnes qui en appelle à un gouvernement qui se soucie des gens, de justice économique, d’éducation, d’environnement, de protection de la santé et d’autres sujets traditionnellement à gauche. De manière surprenante, comme Sanders, 39% des électeurs démocrates de Caroline du Sud se sont déclarés socialistes ! Alors que les Démocrates ne se sont pas abaissés au jeu des insultes et des petites phrases associé à Trump, les soupçons ont grandi dans le camp de Sanders sur la neutralité du Comité National Démocratique (CND). En conséquence, Sanders n’a pas immédiatement concédé les résultats des primaires, et ses partisans ont prétendu que les résultats étaient truqués.

Les conventions des Républicains et des Démocrates ont parachevé la débâcle. Les conventions sont normalement des spectacles aux scénarii minutés, ne permettant aucune improvisation. En 2016, cependant, les deux conventions ont été sans précédent – il a fallu improviser. Les dirigeants et donateurs Républicains ont répudié Trump sans faire d’apparition publique. Les sociétés privées ont retiré les vastes espaces mis à disposition, salons, et autres avantages habituellement offerts. Aucun des anciens présidents républicains n’est venu, pas plus que de nombreux sénateurs et gouverneurs républicains. Même John Kasich, gouverneur de l’Ohio, où se tenait la convention, a refusé de venir alors qu’il était en ville, faisant des apparitions remarquées ici et là. Trump en a fait un point d’honneur - il gagnerait sans les politiciens ! Et contrairement à la tradition qui veut que les nominés n’apparaissent que le quatrième et dernier jour, Trump est monté sur scène tous les jours. C’était sa convention, pas celle du Parti Républicain. Le Parti Républicain avait perdu le contrôle de la convention et celle de l’élection.

Les Démocrates ont dû faire face à leur propre crise quelques jours avant la Convention, lorsque WikiLeaks a dévoilé les mails démontrant que le Parti avait tenté de faire capoter la candidature de Sanders. La présidente de CND, Debbie Wasserman Schultz, a dû démissionner. Il a immédiatement fallu nommer un nouveau président pour ouvrir la Convention. Parmi les partisans de Sanders, représentant 46% des délégués, plusieurs ont fait une sortie remarquée. La convention s’est finalement réglée et a repris son cours. Bien que déterminés à arrêter Trump, peu de ces non-alignés pouvaient faire montre d’enthousiasme à l’idée de soutenir des politiques qu’ils avaient ardemment combattues.

Les débats ont été de nouvelles farces, avec des saillies effarantes jusqu’alors inégalées. Trump voulait faire emprisonner son adversaire, l’a insultée, l’a traquée sur scène, a prétendu que les élections étaient truquées et dit qu’il ne respecterait les résultats que s’il gagnait.

Les surprises se sont enchainées, bouleversant cet processus électoral interminable - les emails, les enregistrements de Trump sur les attouchements, les emails (encore). Les sondages ont joué aux montagnes russes, et l’anxiété publique avec eux. Même les instituts de sondage affirment n’avoir jamais rien vu de tel. Jamais deux candidats n’ont été si impopulaires. Tout le monde semble déjà dire : assez !! Un délégué républicain, avocat new-yorkais intelligent et drôle, que le journaliste mexicain David Brooks a interviewé a tout résumé : « Nous avons essayé d’envoyer des gens à Washington. Nous leur avons donné la maison. Rien. Trump est une chaudière prête à exploser. Le nom de la déflagration est Trump. » Il est en train de réduire la maison en cendres. On ne sait pas encore qui survivra à cet incendie, ou ce qui y survivra. Le mieux que nous puissions espérer, c’est le retour à l’ordinaire.

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