Entretien

Avez-vous été surpris de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine ?

Oui et non. L’élection de Trump ne me surprend pas dans la mesure où de nombreux électeurs n’éprouvent plus la nécessité de se tenir correctement informés sur la vie politique du pays ni de mûrir leurs choix. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un manque général de responsabilité citoyenne aux États-Unis, et l’élection de Trump est en grande partie due à cela. En revanche, ce qui me surprend et m’inquiète, c’est que le nouveau président républicain est le seul candidat à avoir brisé autant de tabous au sein de la démocratie américaine en une seule campagne électorale. C’est la première fois qu’un candidat adopte une position aussi agressive ou réclame des poursuites judiciaires, voire l’emprisonnement de son adversaire. À titre d’exemple, Trump a envisagé de prendre des mesures anticonstitutionnelles comme l’expulsion des musulmans présents sur le sol américain. Il ne serait donc pas exagéré de dire que la démocratie américaine a été menacée. Si Trump avait perdu, la guerre civile aurait éclaté au sein du parti républicain. Maintenant qu’il a gagné, tout dépend de lui.

De nombreux observateurs pensent néanmoins que la solidité des institutions américaines permettra de faire contrepoids aux idées de Trump et à son radicalisme. Êtes-vous de cet avis ?

Non. Les premiers signes alarmants sont apparus dès la campagne électorale. La démocratie américaine se fonde notamment sur le principe selon lequel certaines institutions, comme le FBI, ne sont pas censées s’ingérer dans le processus électoral du pays. Or ce tabou a été brisé pour la première fois cette année. La controverse autour de la réouverture de l’enquête sur les e-mails d’Hillary Clinton a été en partie orchestrée par des agents du FBI à New York, résolus à saper la candidature démocrate à quelques jours du scrutin. De tels agissements n’auraient jamais été tolérés par le passé.

Que va-t-il advenir ?

Les choix que fera Trump conditionneront le futur de la droite américaine. Ce sera à lui de décider s’il adhère pleinement à un parti qui l’a combattu ou s’il gouverne sans lui en parlant directement avec le peuple américain qui l’a choisi. Si la première hypothèse se vérifie, tous le suivront.

Il ne rencontrera aucune opposition ?

Certains tenteront peut-être de le modérer mais, en définitive, tous chercheront à lui emboîter le pas.

Aucune division donc ?

Je ne crois pas. Ceux qui prétendent vouloir quitter le parti pour en bâtir un autre sont peu nombreux, cela ne se produira pas pour l’instant. Il serait d’ailleurs difficile de sortir vainqueur d’une telle bataille.

Cela conduira-t-il à modifier le Parti Républicain ?

Ce sera le parti de Trump, c’est-à-dire aussi celui de militants qui détestent les institutions, qui ont été les protagonistes d’une sorte d’hystérie autogénérée, qui pensent vivre dans un passé qui n’existe plus et haïssent la politique.

La nature du conservatisme américain changera-t-elle ?

C’est une bonne question parce que Trump n’est pas un conservateur. Durant cette campagne électorale de la droite, trois factions ont été en conflit : le parti qui fut celui de Reagan, le Tea Party – mouvement conservateur par excellence de la droite américaine –, et le peuple, c’est-à-dire Trump. Et le peuple a gagné.

La droite sera donc toujours plus populiste ?

La droite d’aujourd’hui, et cela a commencé bien avant Trump, a créé l’antipolitique : des millions de personnes ne croyant pas à la « citoyenneté », refusant d’être informés et se sentant privés d’espoir, abandonnés. Et ils en rendent la politique responsable.

Le parti est-il toujours divisé en trois après les élections ?

Depuis ces élections, le parti républicain tel qu’on le connaît n’existe plus, il doit se reconstruire d’une manière ou d’une autre. Il lui faudrait un Charles de Gaulle pour sortir de cette division d’aujourd’hui – exactement comme l’était la France de la Seconde guerre mondiale – entre collaborationnistes, couards et résistance.

Un Trump-De Gaulle ?

Une telle figure n’existe pas. Dans la mesure où, pour tenir ensemble ces trois composantes, il faut quelqu’un capable de dire : « vous êtes tous bons, vous allez tous bien, marchons unis », et il n’y a que Trump qui puisse le faire aujourd’hui. Parce qu’il a gagné et qu’il sera à la Maison Blanche. Mais sa tâche n’est pas aisée.

Quelles sont les difficultés les plus importantes ?

Les choses ont changé rapidement pour la droite américaine, et elle n’est pas encore stabilisée. Au Congrès, mais aussi parmi les médias qui soutiennent le GOP, il y a des sénateurs et des députés qui tendent toujours plus à former un anti-parti dans le parti.

Auront-ils un poids toujours plus important ?

Les populistes en général – cela vaut aussi pour la gauche – pensent par définition que la ruling class, la classe dominante, est en quelque sorte illégitime. Ils s’opposent à tout compromis. Le GOP et Trump étaient prêts à rendre Hillary illégitime. Maintenant, c’est Trump qui va avoir le rôle institutionnel le plus important du pays.
La nouvelle droite américaine aura-t-elle une influence sur les droites européennes ? Le problème des mouvements anti-establishment concerne toutes les démocraties occidentales. Que sont nos partis, que ceux de 1945 nous ont laissés en héritage ? En 1945, la division était claire : d’un côté le parti de la working class, la classe moyenne, de l’autre, celui des banquiers. Aujourd’hui, plus que la division des partis, c’est une division culturelle qui s’opère. Au sein de la droite également.

Vous soutenez qu’il existe une différence entre Trump et d’autres mouvements réactionnaires dans le monde. Pour quelle raison ?

Les autres mouvements réactionnaires et leurs chefs de file sont capables de présenter une image précise du passé auquel ils veulent revenir. Ce n’est pas le cas de Trump. Il pourrait être comparé à un écran de cinéma sur lequel chaque spectateur peut projeter son propre passé fantasmé. C’est ce qui lui a permis de séduire des ouvriers sans emploi, des patriotes pour qui l’Amérique a perdu son rayonnement mondial, et même des électeurs croyants qui estiment que nous avons perdu nos valeurs familiales. Ce qui est curieux, c’est que Trump n’incarne absolument pas ces valeurs dans son style de vie. Il n’a rien de l’archétype du père de famille traditionnel ni du travailleur ordinaire. Trump fait un peu figure de prophète. Tous les grands prophètes – de Jésus à Marx – sont restés très évasifs sur ce qu’ils envisageaient pour l’avenir. En général, ils laissent cela à leurs disciples.

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