La responsabilité des sciences sociales face à « l’Autre »

15/12/2017

Un nouveau défi est aujourd’hui lancé aux sciences sociales. Le rôle de l’anthropologie n’est plus seulement de déchiffrer et interpréter les altérités culturelles, de faire dialoguer des structures de connaissances ou visions du monde distinctes et (d)écrire la vie d’autrui. Il faut d’abord s’interroger sur la manière dont on bâtit notre connaissance, quel rôle y joue l’Autre, et de mettre fin à ce qui a été défini comme épistémocide (l’assujettissement des savoirs, parallèle à la destruction et l’annihilation des minorités qui refusent d’être « intégrées », voire asservies).

Le courant de l’anthropologie dite « perspectiviste » a souligné qu’il ne fallait plus se contenter de dire comment les autres sociétés pensent les problématiques, car ces problématiques sont souvent définies a priori à l’intérieur de nos catégories, qu’il s’agisse de la place de l’Homme dans l’univers, de la maladie, des conflits familiaux, de la violence sorcellaire, de la naissance d’un enfant ou du pouvoir politique. Il importe de changer de paradigme et de chercher au préalable à connaître comment les autres pensent des problèmes que, peut-être, nous n’avons pas encore perçus ou imaginés, tout en admettant la possibilité que les stratégies épistémologiques qu’ils adoptent face à ces problèmes puissent être analogues à celles que nous avons élaboré au fil du temps. Les points de vue d’autres êtres (et pas nécessairement des seuls êtres humains) ne sont pas moins fondamentaux que le nôtre : notre pratique doit partir de ce principe.

L’idée, répandue dans la pensée de plusieurs sociétés amazoniennes, d’une nostalgie qui hante l’Homme car il a perdu sa capacité à communiquer avec le monde animal est révélatrice – sous la forme du mythe – de cette conscience obscure des risques d’un anthropocentrisme ravageur et aveugle. Il s’agit, comme l’a exposé l’anthropologue Philippe Descola, de recomposer la fracture entre nature et culture.

Ces nouvelles priorités de l’anthropologie contemporaine en redéfinissent les objectifs et lui imposent de nouvelles alliances disciplinaires. Il est, par exemple, urgent de reconnaître que la tragédie de la colonisation continue sous d’autres masques ou est perpétrée par d’autres acteurs que ceux d’antan. Cela questionne un certain usage du mot « postcolonial », trop vite devenu synonyme d’une temporalité autre (« la colonie ») et imaginée à tort comme appartenant désormais au passé. Trop d’images disent le contraire et nous obligent à penser les formes contemporaines de l’exploitation et les nouvelles économies de l’esclavage. Comment, en effet, définir autrement que comme « coloniales » les politiques des lobbies internationaux imposant violences, catastrophes sociales et écologiques aux communautés locales avec pour seul scrupule de construire quelques écoles ou dispensaires? Certains argueront que cela se fait avec l’appui des gouvernements locaux, mais il s’agit le plus souvent de gouvernements fantoches dont la souveraineté est imaginaire, dont les choix sont souvent dictés par les organismes internationaux, et dont la corruption assure que tout soit fait « selon les lois »… Les sciences sociales sont appelées aujourd’hui, encore plus que par le passé, à investiguer les mécanismes de ces contradictions, à révéler les logiques par lesquelles les hégémonies se reproduisent et à s’intéresser à la « colonisation psychique » qui produit des formes inédites de souffrance.

Étudier comment la violence de la domination se perpétue : voilà le cœur de l’anthropologie que je pratique et appelle de mes vœux, avec à l’esprit de réveiller nos sociétés assoupies. On pleure face aux migrants morts en Méditerranée. On dénonce la brutalité des passeurs et des militaires libyens, on proteste contre les atrocités des « terroristes »... En parallèle, on pense comme appartenant à un autre ordre du discours l’érosion systématique des institutions locales, l’assassinat d’un chef d’État, les alliances stratégiques avec des criminels pour assurer à nos entreprises l’exploitation de ressources naturelles ou le renversement d’un gouvernement qui semble mettre en péril « nos intérêts ». Ces dimensions sont généralement présentées comme autonomes et sans relation les unes avec les autres. Il s’agit d’une première hypocrisie que les sciences sociales ont le devoir de démanteler, en réarticulant ces processus hétérogènes avec les mémoires du passé et les expériences qu’en font aujourd’hui les sociétés. L’anthropologie ne peut plus l’ignorer quand elle interroge ce qui se cache sous les catégories du « culturel », du « religieux », de l’ « ethnicité ».

Lorsqu’on évoque les drames de la migration et des demandeurs d’asile, on ne peut taire le fait qu’ils soient liés à l’insécurité et à la violence sociale que le néo-libéralisme ne cesse de nourrir. L’anthropologie, après avoir dénoncé les essentialismes ethniques et identitaires qu’elle-même avait légitimé, doit désormais dénoncer les amnésies de la globalisation et les nouveaux psaumes classificatoires qui essaient de distinguer réfugiés politiques, climatiques ou économiques. Elle est en outre appelée à étudier les nouvelles angoisses de fin du monde, comme l’avait déjà proposé l’ethnologue Ernesto de Martino il y a cinquante ans, et comme le suggèrent plus récemment la philosophe Déborah Danowski et l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro.

L’anthropologie ne doit plus être cantonnée à l’exotisme, au regard périphérique. La discipline a l’ambition d’interroger les formes de vie et les institutions sociales, politiques, tout en analysant l’imbrication souvent conflictuelle et douloureuse des historicités. Anthropologue et psychiatre engagé depuis presque trente ans dans la prise en charge des immigrés, je ne peux omettre de nommer un autre problème : comment imaginer des stratégies de soin à la hauteur de ces problématiques ? Comment construire des outils capables d’écouter une souffrance qui est privée, comme tout « symptôme », « culturellement » expérimentée, pensée et toujours écrite individuellement, mais aussi politique, sociale et historique, comme l’ont souligné le philosophe Gilles Deleuze et le psychiatre Felix Guattari ?

Une ethnopsychiatrie critique, pensée à partir des présupposés suggérés, ne pourra être qu’une ethnopsychiatrie active contre la prolifération diagnostique de notre époque, contre la médicalisation de l’Autre (la litanie du trouble de stress post-traumatique), et pour une articulation de sa voix, de sa douleur, avec l’histoire. C’est, à ma connaissance, la seule manière d’aider à se mettre à nouveau débout les victimes de violence et de torture, les « subalternes », les immigrés vivant dans la précarité juridique de la clandestinité. C’est également la seule manière de soigner les peurs de nos sociétés, en regardant les zones grises de nos institutions dont le cryptoracisme et la violence bureaucratique ne peuvent exister aux côtés d’une pratique clinique et d’une psychanalyse telles que je les conçois. C’est enfin, je l’espère, une façon de contribuer à guérir l’épistémologie de l’ignorance et la violence du soupçon qui empoisonnent notre rencontre avec l’Autre.