Réflexions sur les femmes kurdes d’Irak et le projet national

29/03/2018

* Article co-écrit avec le sociologue Adel Bakawan, chercheur associé à l’EHESS et directeur Général du Kurdistan Centre for Sociology (KCS), Soran University.

La France et la Grande-Bretagne se sont partagées le Moyen Orient à la fin de la première Guerre mondiale. Elles ont divisé le territoire kurde entre quatre états : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Les populations kurdes y ont subi depuis lors des persécutions, des déportations, des massacres, le déni de leur existence en tant que peuple et des actes de génocide. La région kurde de l’Irak est la seule qui jusqu’à présent a bénéficié d’une autonomie reconnue par l’Etat central (constitution irakienne de 2005). Sa population se compose principalement de kurdes sunnites mais comprend également des minorités ethniques telles que des turcomans et des Arabes ainsi que des minorités religieuses de confessions Yezidie et de diverses confessions chrétiennes.

La société kurde irakienne a été l’objet d’une occupation prolongée, a subi le joug d’une dictature sanguinaire et a traversé les affres de plusieurs guerres mettant en jeu à la fois l’Irak et le  Kurdistan : une guerre contre l’Iran, deux guerres du golfe, un génocide, une guerre civile parmi les Kurdes eux-mêmes. De 2004 à 2014, le Kurdistan a joui d’une paix retrouvée qui lui permettait d’entamer une reconstruction grâce à son statut de région autonome, le Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK). Toutefois, en 2014, le Kurdistan a du s’engager dans une guerre contre Daech qui s’apprêtait à envahir le Kurdistan, ayant au préalable prononcé les Kurdes apostats, c’est-à-dire destinés à être exécutés. Aujourd’hui, les tensions intestines et l’hostilité manifeste du gouvernement irakien menacent les progrès en cours dans la société kurde.

Face aux multiples tentatives visant à les mettre en échec ou les annihiler, la société et la culture kurde se distinguent par une longue histoire de résistance. Les femmes kurdes sont à la fois actrices et enjeu de cette histoire. Elles ont été partie prenante de la lutte pour défendre les droits des kurdes. Elles s’associent à un projet résolument national porté par la vaste majorité des kurdes irakiens, comme en témoigne le résultat du référendum du 25 septembre 2017, se prononçant à 92,7% en faveur de l’indépendance. Cependant, les femmes proposent un récit national prenant en compte leurs revendications propres et se sont  mobilisées pour contribuer à l’élaboration d’un projet de société qui intègre pleinement les droits de femmes.

En effet, bien qu’ils soient traversés par des tensions, nationalisme et féminisme ne sont pas nécessairement incompatibles. Les femmes kurdes se sont investies dans une contestation du modèle patriarcal porteur de traditions et de normes qui leur assignent des rôles sociaux contraignants et selon lesquels elles sont le dépositaire de l’honneur familial et communautaire. Un modèle que l’islam traditionnel ne fait que renforcer. La société kurde en pleine transformation post-2003 a présenté aux femmes des opportunités nouvelles dont elles se sont saisies pour accroitre leur capacité d’action et leur participation politique, civique et sociétale. Elles se sont appuyées sur le discours des partis politiques qui vantent modernisme et égalité entre les femmes et les hommes, mais elles doivent aussi combattre les influences traditionnelles auxquels les partis sont sensibles dans leurs visées électorales. Tous les partis intègrent la participation des femmes dans un projet national : les partis politiques laïcs qui dominent la scène et les partis islamiques qui recueillent 17% des votes. Ces derniers incorporent les femmes tout en proposant des normes conformes à leur interprétation de la chariah, dont certaines femmes se réclament, mais que la majorité d’entre elles perçoit comme une entrave à l’égalité de genre.

Les femmes kurdes poursuivent leur action jusqu’au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) dans un parlement qui leur réserve 30% des sièges. La mise en place par le GRK d’institutions et de libertés démocratiques ont facilité l’expansion de l’activisme féminin. Notamment, des medias indépendants ainsi que des ONG et des associations ont ouvert de nouvelles avenues de participation aux femmes, des sphères d’action qu’elles tendent à privilégier. Les femmes kurdes proposent un projet sociétal qui démarque la société kurde de son homologue arabe irakien et célèbrent l’autonomie du Kurdistan en promouvant les droits des femmes ainsi que des normes différentes pour les relations de genre.

Par exemple, la loi de 2011 contre la violence contre les femmes est emblématique de ces luttes et de cette autodéfinition kurde. Cette loi a été le fruit de larges mobilisations dont les femmes ont été la cheville ouvrière et sanctionne un spectre très vaste  de violences faites aux femmes, tels que les mariages forcés, les divorces forcés/répudiations, les entraves à l’emploi par le chef de famille, le droit du chef de famille d’infliger un châtiment corporel, l’excision, les crimes d’honneur, le viol et même le viol conjugal. Ces dispositions législatives se caractérisent par leur radicalité, les plus avancées dans le monde arabo-musulman sur le thème de la violence contre les femmes. La loi sur le statut personnel, quant à elle, a considérablement restreint les possibilités de polygamie - sans l’interdire toutefois - et a octroyé aux femmes des droits en ce qui concerne la garde des enfants et le témoignage en justice.

La région autonome se différencie clairement de l’Irak par ces dispositions législatives alors que la loi irakienne continue d’accorder des circonstances atténuantes aux coupables de crimes d’honneur (des peines très réduites), octroie au chef de famille le droit d’infliger des châtiments corporels et remet entre les mains des communautés religieuses la régulation du statut personnel. Les femmes kurdes continuent de se mobiliser pour dénoncer le défaut d’application des avancées juridiques. Elles participent aux protestations plus générales contre la corruption du gouvernement et des partis. Il ne faut en effet pas perdre de vue un contexte régional qui nuit à l’expansion des droits des femmes. La société kurde fait partie intégrante d’un Moyen Orient patriarcal où la tradition de la supériorité de l’homme constitue le principe générateur et régulateur des relations de pouvoir et des modes d’action. Cette situation est aggravée par les guerres qui font rage dans la région. La guerre contre Daech et ses retombées en Irak et au Kurdistan, doublées d’une crise politique et économique, a ainsi enrayé les progrès à venir sur les droits des femmes dans le projet national.

Références.                                                                                                                                    

Al-Ali Nadje and Nicola Pratt (2011), ‘Between Nationalism and Women’s Rights: The Kurdish Women’s Movement in Iraq’, Middle East Journal of Culture and Communication 4 (2011): 337–353.

Joly, Danièle and Adel Bakawan (2016) ‘Women in Kurdistan-Iraq Issues, Obstacles and Enablers’, International Journal of Human Rights Vol.20, Issue 6, June, pp 1-22. 

Joly, Danièle and Khursheed Wadia (2017) La participation civique et politique des femmes de culture musulmane en Europe, Québec : Presses Universitaires de Laval

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