Peut-on prévoir l’identité de genre future d’un enfant ?

11/10/2019

Aux États-Unis et dans quelques autres pays, ces dernières années ont vu l’essor de gender clinics dédiées aux enfants développant le genre de façon atypique. De nombreux termes aux significations qui se chevauchent et évoluent sont utilisés pour décrire ces enfants : créatif dans le genre, trans, présentant une dysphorie, de genre variant… Je privilégierai ici l’expression générique « non conforme dans le genre » pour décrire ces enfants dont les comportements et intérêts divergent des attentes culturelles du genre qu’on leur a assigné à la naissance. L’interrogation principale encadrant les débats sur ces enfants concerne notre capacité à savoir s’ils seront toujours variant de genre une fois adultes et s’il est pertinent d’initier une transition de genre dès l’enfance.

Les personnes critiquant la transition durant la petite enfance se réfèrent à des études montrant que la majorité des enfants présentant une dysphorie de genre ne deviennent pas trans à l’âge adulte ou, pour reprendre leurs termes, « cessent » plutôt que « persistent ». Ils invoquent également des cas particuliers de personnes (adultes ou enfants) qui changent d’avis sur leur transition et font une « détransition ». En réponse, les partisans de la transition chez les enfants interrogent la validité des études portant sur les trajectoires de genre, se demandant si les enfants suivis ont le même profil que ceux d’aujourd'hui. D'autres soulignent la rareté des cas de re-transition, ou questionnent le parti-pris sous-jacent à ces débats, à savoir qu’une vie cisgenre serait la plus souhaitable. Enfin, ceux qui considèrent l’identité de genre comme innée et immuable rejettent la possibilité de changement et l’attribuent à un mauvais diagnostic en premier lieu. Les enfants trans le resteraient à l'âge adulte, par conséquent, les traitements médicaux pour prévenir la puberté et la transition sociale (changement de nom et de vêtements, par exemple) seraient nécessaires dès l’enfance.

Les pratiques cliniques qui se sont développées dans les années 1960 aux États-Unis ont été façonnées par une préoccupation à l'égard de l'identité future des enfants non conformes dans le genre. La première raison d’être du traitement des garçons féminins (les premiers bénéficiaires) fût de prévenir l’homosexualité, le travestisme et la transsexualité des adultes. Les protocoles de traitement visaient à éliminer les intérêts et les comportements « féminins » de ces enfants : jouer avec les filles et leurs jouets, porter des vêtements de fille, avoir une gestuelle « féminine », etc.

Vers la fin des années 1990, l’émergence de l’approche affirmative a commencé à transformer ce domaine clinique aux États-Unis. Pour les cliniciens affirmatifs, le fait que le genre de l’enfant varie n’est ni pathologique ni intrinsèquement douloureux pour celui-ci. Ils soutiennent que cette variation naturelle dans la trajectoire de développement de l’enfant devrait être autorisée à s’épanouir, sans mépris pour la potentielle identité développée à l’âge adulte, ni pression sur l'enfant pour qu’il rentre dans la norme. Les cliniciens affirmatifs proposent principalement des consultations pour faire face à la stigmatisation et à l’anxiété, encourageant les parents à accepter l’incertitude du futur et à soutenir l’enfant quel que soit son avenir.

Cette période fût brève. Au cours de mes recherches sur le terrain au début des années 2010 dans des cliniques pour enfants aux États-Unis, la préoccupation à l’égard du genre développé à l’âge adulte a refait surface. La montée en puissance du traitement de la « suppression de la puberté » a été cruciale dans ce revirement. Les enfants chez qui on diagnostique une dysphorie de genre se voient désormais proposer vers l’âge de 9-13 ans des médicaments qui bloquent la sécrétion des hormones déclenchant la puberté pour prévenir le développement de caractéristiques sexuelles secondaires (et la détresse qui y est associée). La puberté étant une phase de croissance systémique au-delà de la maturation sexuelle, son arrêt a également des conséquences sur la santé d’autres organes. La prescription d’inhibiteurs de puberté est généralement suivie par celle d’hormones stéroïdiennes pour changer de sexe de 13 à 16 ans. L'un des principaux objectifs de ces traitements est l’obtention d’un corps conforme au genre, pour permettre de vivre sans subir la stigmatisation sociale et les souffrances que beaucoup de personnes au corps visiblement trans endurent. Le corollaire est de reconnaître très tôt la trajectoire de l’enfant afin de savoir s’il doit ou non commencer à prendre des bloqueurs de puberté, et donc un souci de savoir si l’enfant sera trans à l'âge adulte. Mais le genre et l'identité sexuelle futurs d’un enfant sont-ils vraiment prévisibles ? Et cela devrait-il guider la décision concernant une transition de genre pendant l’enfance et les interventions médicales connexes ?

Pour répondre à ces questions, il faut prendre en compte le fait que le genre change au cours de la vie. Un enfant de quatre ans n’est pas genré de la même façon qu’un enfant de neuf ans. Par exemple, les seins deviennent un marqueur de genre après la puberté. Le tabou du rose qui règne sur la vie des petits garçons - depuis quelques décennies et dans certaines parties du monde - se relâche un peu à mesure qu'ils vieillissent. Le port de robe, lui, ne le fait pas (encore). Une personne de cinquante ans vit le genre différemment de quelqu’un qui a vingt ans, et même au sein d’un groupe culturel et d’âge homogène, ce qui constitue le genre évolue. La pilosité faciale n’a pas toujours diminué la féminité comme c'est le cas aujourd'hui, et le pantalon n’est plus un marqueur de masculinité. Ces composantes fluctuantes du genre peuvent faire varier le confort ou l’enthousiasme d’une personne à l'idée de vivre dans un genre ou l’autre. Les enfants sont, en outre, nouveaux dans l’exploration et la compréhension du genre. Leur corps grandit et se développe à une vitesse différente de celle des adultes. Leurs intérêts de genre, leur conformité ou leur non-conformité peuvent changer. Les enfants qui présentent une conformité de genre ne deviendront pas tous des adultes hétérosexuels cisgenres et les enfants qui présentent une non-conformité de genre ne feront pas tous partie, une fois adulte, des minorités de genre.

Les catégories de non-conformité de genre et de sexe sont, en outre, en évolution constante. La façon dont nous comprenions la relation entre gay et trans était différente il y a vingt ans, et pourrait encore changer dans vingt ans. De nouvelles catégories d'identité émergent. Aux États-Unis, un nombre croissant de jeunes adultes s'identifient, par exemple, comme non binaires. Nous ne savons pas quel sera, dans le futur, le champ des possibles pour une vie avec un genre variant, ni quelles catégories seront à la disposition, et créées, par ceux qui sont aujourd’hui enfants.

Remettre en question une trajectoire linéaire allant de l’enfance à l’âge adulte en matière de genre ne signifie pas pour autant que les troubles de genre et les intérêts ou identifications inter-genre des enfants ne devraient pas être pris au sérieux. Le genre est omniprésent dans la vie des enfants. La punition pour sa transgression peut aller de la violence physique poussant une famille à déménager, à des formes plus douces mais pernicieuses, comme un garçon de quatre ans taquiné chaque soir par ses sœurs et frères à cause de sa brosse à dents rose.

Permettre à un enfant d’explorer le genre, de changer de nom, de pronom et de vêtements n'est pas incompatible avec le fait de laisser la porte ouverte à diverses trajectoires qui pourraient émerger plus tard. Accepter l'imprévisibilité de l'identité future de l’enfant invite néanmoins à reconsidérer les interventions médicales qui visent principalement à prévenir ou à atteindre certains résultats de genre à l’âge adulte.

Article édité et traduit par les soins d'Aurélie Louchart

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