Transgender à la française

09/06/2019

En tant qu’universitaire américain travaillant à la fois sur les études françaises et de genre, j’entends souvent des chercheurs d’un côté de l'Atlantique me dire combien ceux de l’autre côté étudient improprement les questions d’identité. Les Américains expriment leur scepticisme à l’égard du modèle français de l’universalisme, selon lequel on est d’abord citoyen et ensuite une forme particulière d’identité : « L'universalisme n’est-il pas seulement un moyen d’effacer leur identité en tant que femme/homosexuel/juif, etc. ?  » Les universitaires français, eux, me parlent souvent de l’obsession américaine pour l’identité : « Comment pouvez-vous avoir un programme d’études ethniques ou sur le genre ? N’est-ce pas une façon de catégoriser et d’isoler des formes d’identité au lieu de les inclure dans le collectif ? »

Dans cette discussion transatlantique de longue date, je souhaite poser une nouvelle question : comment le particularisme transgenre dialogue-t-il avec l’universalisme français ? Le concept politique d’universalisme protège-t-il ou nuit-il aux citoyens transgenres ? En « cachant » la catégorie transgenre en faveur de la citoyenneté, l’universalisme peut contribuer à préserver la vie privée, à prévenir la discrimination et à protéger les droits. Mais l’universalisme peut également éclipser des éléments de subjectivité qui requièrent une attention particulière, et partir du principe que tous les citoyens sont cisgenres (non-trans), sans laisser la possibilité de changement de genre ou de sexe. Le principe juridique français d’« intégrité » (respect du corps humain) a longtemps rendu illégal de castrer un corps masculin pour obtenir un sexe en adéquation avec le genre vécu. Contrairement aux États-Unis, la France fournit des soins médicaux à tous ses citoyens, et elle a un tel contrôle sur la médecine, sur la façon dont les corps « sains » sont produits et reproduits, que les enjeux de la définition de la citoyenneté sont élevés pour les sujets trans.

Dans le livre sur lequel je travaille actuellement, Transgender France: Universalism and Sexual Subjectivity, je soutiens que la catégorie des personnes transgenres (qui inclut ici les transsexuels) ne peut être démêlée de la pensée universaliste. Les personnes trans ne peuvent être comprises sans tenir compte de la catégorie politique.

J’étudie ce lien à partir du milieu des années 1950, lorsque la catégorie du « transsexualisme » est articulée pour la première fois et devient lisible en tant que catégorie culturelle. La médecine et le droit jouent bien sûr un rôle important dans cette histoire. Ces deux discours sont en dialogue constant avec l’universalisme. Dans la première publication juridique sur le « transsexualisme » en 1956, l’avocat renommé Raymond Lindon exprime par exemple sa préoccupation face aux dangers potentiels pour l’ordre public. Il s’interroge : cette nouvelle catégorie va-t-elle d’une certaine manière chambouler la stabilité politique française et qu’est-ce que cela signifie d'être un citoyen sexué ?

Mais là où l’universalisme et le particularisme transgenre se jouent de la manière la plus sophistiquée, construisant en outre la perception du grand public, c’est dans la représentation culturelle : art, cinéma, documentaire, télévision, théâtre, tabloïds, musique, littérature… Sans doute le premier film français sur un personnage transsexuel, Adam est... Eve de René Gaveau était projeté dans les cinémas dès juillet 1954. Contrairement à l’article de Lindon, ce film léger est optimiste. L’universalisme semble ici assez positif, le film se termine bien : Charlotte, qui est trans, rencontre un homme trans avec qui elle va se marier, et les représentants de l'État la traitent comme n’importe quelle autre citoyenne. Bien entendu, d’autres représentations montrent que les personnes trans ne peuvent pas exister dans le pays, ou comment la transphobie maintient des citoyens français hors du collectif. Le Transexuel de Colette Stern (1975), l’une des premières pièces de théâtre française sur la transsexualité, se termine ainsi sur le meurtre du personnage trans de Christina, mettant en lumière la transphobie extrême. 

L’universalisme a défini la représentation des sujets trans après la Seconde Guerre mondiale, mais le phénomène était à double-sens. La représentation des personnes trans a médiatisé et critiqué l’universalisme français, révélant une présomption d’universalisme non-avouée, à savoir son fondement biopolitique dans l’idée d’un corps inviolable et au genre stable. La France croit peut-être en l’universalisme, mais dans ce qui ressemble fortement à un paradoxe, ses citoyens doivent avoir un sexe unique, ne pouvant changer avec le temps. Le Code civil exige que le sexe d’un nouveau-né soit déclaré et enregistré immédiatement après sa naissance sur l’acte de naissance (article 57), mais il ne définit pas le sexe, ni comment ou si celui-ci peut être modifié au fil du temps. Par conséquent, beaucoup de représentations culturelles suggèrent que le transgenre est une forme de subjectivité qui n’a pas été incluse ou imaginée dans l’État-nation, mais aussi qu’il fait partie du tissu de l’universalisme depuis au moins les années 1950.

Une pierre angulaire de ce paradoxe réside dans l’idée de surveillance des corps. La production culturelle fait souvent référence aux papiers d’identité ou à la manière dont l'État-nation surveille, vérifie le sexe de ses citoyens. Un arrêt important de la Cour de cassation de 1903 a établi le principe selon lequel le sexe était fondé sur l’apparence extérieure des organes génitaux, ce qui a fondamentalement influencé le droit français jusqu’aux années 1980. Cette décision juridique induit que le collectif doit examiner les organes génitaux des citoyens (en réalité ou en théorie) pour les classer.

L’universel et le particulier ne sont pas opposés. Des penseurs politiques comme Judith Butler, Ernesto Laclau, Étienne Balibar et Joan Scott ne considèrent pas le particularisme comme une simple opposition à l’universalisme, mais théorisent les façons dont l’universalisme est fondé sur le particulier, et vice versa. Il n’y a pas d’universalisme unique mais, selon Balibar, l’universalité est une « réalité construite ». Il n’est pas vrai que tous les citoyens d’un État-nation donné ont des caractéristiques communes préexistantes, car l’universalité « se produit dans la mesure où des identités particulières sont relativisées, permettant en retour qu'elles deviennent les médiations de la réalisation d'une fin supérieure ». Le transgenre a donc participé à la production de l’universalisme français.

La question de la représentation des citoyens trans ne les concerne pas seulement : elle contribue à créer l’idée d’un État-nation qui intègre tous les citoyens. Le transgenre peut aussi être une catégorie volontairement ignorée par l’État-nation dans le but de mettre en scène l’indifférence à l’égard du particularisme lui-même. Comme le dit Joan Scott : « l’universalité ne repose pas sur l’exclusion du particulier, mais sur l’indifférence (sociale ou politique) convenue à l’égard de certaines particularités. » Ce que j'appellerais l’universalisme transgenre offre donc un moyen de considérer à la fois le transgenre et l’universalisme sous un nouveau jour.

Ce long dialogue entre transgenre et universalisme offre une voie médiane entre les universitaires français et américains qui ne s’entendent pas sur la manière de penser l’universalisme et le particularisme : dans ce contexte culturel, les deux principes sont opérationnels. Lorsque nous pensons au genre en termes sophistiqués, nous devons garder ces deux approches à l’esprit.

Article traduit et édité par les soins d'Aurélie Louchart

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