De la destruction du vivre ensemble

02/03/2016

Le cycle infernal qui mène la société syrienne vers la ruine et la perte de toute valeur humaine, suite à un conflit déclenché par un étroit noyau politico-économique à la tête du régime baasiste pour mater un mouvement pacifique, s’est transformé en une guerre compliquée par des facteurs religieux qui fragilisent encore plus la situation et rendent improbable une issue sans bouleversements radicaux.

Ce conflit déstabilise la société en entraînant les souffrances les plus atroces et conduit à une rupture radicale exacerbée par une montée rapide de la haine à l’encontre de la communauté internationale. Le fossé qui sépare aujourd’hui cette société de ses antiques valeurs représente un barrage de nature à empêcher toute victoire durable en faveur de la paix et du rétablissement des droits culturels, sociaux, politiques confisqués par les seigneurs de la guerre. De larges courants au sein de cette société croient aujourd’hui que la paix doit être achetée par l’impunité de ces « seigneurs », approche qui risquerait d’entraîner une sortie de conflit éphémère, parsemée d’obstacles et où règnera l’incertitude.

Il est pratiquement impossible de faire une analyse claire sur ce qui se passe dans la société syrienne sans se contredire. La réalité est que la société est travaillée en profondeur par des tensions ethniques et religieuses, qui sont avant tout un outil de manipulation utilisé par le gouvernement et par les groupes armés. Cette vision nous amène à nous interroger sur l’impact d’une telle situation sur le cours du conflit et surtout sur le démantèlement de la société par l’intrusion des acteurs qui tirent leur légitimité des armes.

Une telle évolution est catastrophique du fait de la mise à mal des fondements de la société, et surtout par la création d’un courant ou d’une doctrine politique guerrière contraire à toute notion d’entente et en revanche favorisant l’anéantissement du sentiment d’appartenance à une cause commune. 

Au fil des ans, l’horreur réelle présente au fond de la société syrienne va finir par tout submerger. Le cyclone de la guerre, la ruine morale, le bouleversement des valeurs nourrissent une doctrine de haine dans un débat social désormais dépourvu de tout repère humain. Une haine de la tolérance, nourrie d’une logique purificatrice et antisociale, mue par une animosité destructrice de la noble notion de vivre ensemble. Et comme l’intolérance appelle l’intolérance, la société syrienne va devenir, malgré elle, le principal fauteur du désastre du pays, avec des actes de barbarie dont nous avons déjà la preuve, en ce moment, sous nos yeux. 

Au terme de ces cinq années de désastre, l’émergence d’une société de guerre se manifeste par des marqueurs destructeurs qui touchent tous les aspects de la vie des Syriens. C’est un « fait social total » qui engage la grandeur humaine, une épreuve de vérité dans laquelle les Syriens dévoilent les penchants les plus noirs de leur histoire. 

Compte tenu de cette situation et cette funeste évolution, est-il encore possible de sauver la société civile syrienne ? 

Il n’est peut-être pas inutile de préciser que ce conflit révèle crûment la profonde dégénérescence de la notion de civisme. Nous sommes ici face à une société sauvage, incivique et perpétuellement oscillante. En outre, les atrocités des seigneurs de la guerre développent une manipulation mettant en avant le droit de tuer ou le droit d’éliminer, dans un dogme de terreur accompagné d’un discours agressif mortel et opposé à toute vision noble de nos valeurs. 

C’était là l’obstacle, et je crois que c’est toujours cela l’obstacle. La guerre, ses atrocités et ses manipulations vont transformer l’âme de la Syrie en outil de prédication de la haine, afin que la notion de la vie civique soit chimérique et que l’actuelle société syrienne se batte quotidiennement pour justifier la pérennité d’un conflit dicté par des intérêts pitoyables. Pour être clair, le discours fanatique de l’opposition radicale islamique, et le message du régime syrien qui encourage l’émergence de ces radicaux, sont formés pour empêcher à tout prix un règlement du conflit qui pourrait sauver la Syrie et sa société du désastre. Cette stratégie commune consiste à entraver l’émergence du mouvement laïc modéré qui cherche à maintenir une position ferme pour tenter de sauvegarder ce qui reste de la Syrie. 

En conséquence, la Syrie est devenue un écheveau inextricable d’intérêts divergents pour les grandes puissances mondiales qui jouent, comme c’est toujours le cas, leur politique d’influence et ne manifestent également aucun empressement à régler le conflit puisqu’ils poursuivent leur propre visée militaire et même stratégique au détriment de la société syrienne qui paie le prix fort de cette concurrence. 

Rien ne permet d’entrevoir dans les conditions actuelles que la société syrienne sorte vivante de cette impasse. Le plus grand danger de ce conflit imbécile réside dans le fait d’engendrer un citoyen agressif qui ne pourra produire qu’une démocratie faussée et ouvrira ainsi grande la voie à une nouvelle dictature et à une société satanique caractérisée par une pluralité de têtes diaboliques. 

La situation actuelle, sans solution apparente, ne permet pas d’entretenir l’espoir d’un rétablissement des bases humaines seules à même de retrouver une vitalité capable de recréer une société d’espérance. Cette recréation qui permettrait de se réapproprier les valeurs normales d’une société harmonieuse, avec des citoyens vivant dans un véritable climat d’entente et ainsi de retrouver le chemin de la démocratie. 

Nous sommes encore malheureusement loin de retrouver le chemin de la paix interne qui assure la fabrication de structures sociales normales et renforce les liens de la société en associant la paix et la justice. 

Abou Dhabi, 15 janvier 2016

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