L'entretien

21/03/2016

Quelles perspectives de sortie de conflit pensez-vous plausibles pour la Syrie ?

Si on peut imaginer que la guerre puisse un jour prendre fin, il est hasardeux de prédire la manière dont le conflit trouvera une résolution. Ce qui certain est que cette guerre aura des conséquences profondes et durables sur la société civile syrienne et son mode d’organisation politique futur.

Pour espérer parvenir à une solution pacifique acceptable par la plupart des parties, deux conditions doivent être réunies : (i) l’existence d’une opposition unie proposant un discours équilibré et reconnue par les partenaires internationaux et (ii) la volonté des grandes puissances mondiales de s’accorder sur la résolution de la crise.

L’absence d’une position internationale commune et l’aggravation des problèmes humains et sociaux due au conflit ont amplifié un sentiment de marginalisation chez une grande partie de la population syrienne qui s’interroge sur les objectifs des puissances internationales vis-à-vis de la Syrie. Quelles sont leurs visions du destin politique de la Syrie ? Veulent-elles le maintien du régime actuel et de son hégémonie politico-militaire ? Veulent-elles l’établissement d’un régime démocratique instaurant une nouvelle constitution et la primauté de l’Etat de droit ? Pensent-elles que la solution du conflit ne sera obtenue qu’au prix d’une division du pays en plusieurs États morcelés, construits sur des bases d’appartenance communautaire, religieuse ou ethnique ?

Pensez-vous qu’un État syrien soit encore envisageable et/ou viable ?

L’idée que, pour sortir du conflit, il faut diviser la Syrie, est sérieusement envisagée par plusieurs médias arabes et occidentaux. Une partition du pays semble toutefois peu envisageable si l’on considère l’histoire de la Syrie ainsi que la structuration géographique et démographique des ethnies et des communautés qui la compose.

En effet, la population syrienne est une entité composite très complexe qu’on doit appréhender à l’aide de trois critères distincts qu’il s’avère nécessaire de combiner : (i) la dimension ethnique, qui répartit la population en Arabes, Kurdes, Turkmènes, Assyriens, Circassiens et Arméniens… ; (ii) la dimension religieuse (musulmans, chrétiens, yézidis, juifs) ; (iii) la communauté d’appartenance qui distingue les Sunnites, les Alaouites, les Murchidites, les Druzes, les Ismaéliens, les Chiites, etc. 

L’idée de diviser la Syrie en micro-Etats n’est pas nouvelle. Le mandat français de 1920 avait essayé d’établir un Etat alaouite qui fut appelé « Gouvernement de Lattaquié ». Ce fut un échec retentissant car, face à la colère du peuple attaché à l’unité de la Syrie et à une insurrection civile, l’initiative fut abandonnée en 1936.

On ne peut dire aujourd’hui que l’idée d’établir un Etat alaouite mènerait à la même réaction populaire, bien au contraire : il y a de très grandes chances pour que les Alaouites soutiennent massivement cette résolution, car ils considèrent que la division représente la seule garantie face à la peur existentielle que le régime a instauré dans les esprits de la communauté.

L’établissement d’un Etat alaouite est toutefois improbable compte tenu de la structure démographique de la région. Un tel Etat couvrirait quatre gouvernorats où sont présents les Alaouites (Lattaquié, Tartous, Hama, et Homs) peuplés de 6,4 millions d’habitants d’après les statistiques de 2010. Au sein de cette population, on dénombre seulement 2.2 millions d’Alaouites. Quel serait alors le destin des 4 millions d’habitants sunnites et des autres minorités religieuses ? Quelle serait leur réaction vis-à-vis d’une division de la Syrie ? 

Existe-t-il encore, et comment existera à terme, une société civile syrienne ?

La crise a démontré qu’il régnait une grande solidarité au sein du peuple syrien : de nombreuses associations non gouvernementales se sont créées à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et un grand nombre de syriens se sont mobilisés pour aider leurs compatriotes dans les pays limitrophes, notamment en Turquie et au Liban. La société civile syrienne jouera par conséquent un rôle majeur dans la transition politique, en collaborant avec l’opposition syrienne modérée, afin de poser les prémices d’une Syrie pacifiée et unifiée.

Il revient aux Syriens de proposer les solutions pour en finir avec cette guerre, mais ces derniers ont besoin d’un climat favorable qui doit être garanti par la communauté internationale. Si les puissances influentes ne peuvent offrir de stabilité au peuple syrien, elles doivent alors s’abstenir de toute intervention et laisser le peuple l’occasion de trouver la solution, aussi complexe et difficile soit-elle. Aujourd’hui, l’opposition syrienne considère que les contradictions des acteurs régionaux et internationaux, au-delà des Conférences de Genève ou de Vienne ou du vote de la résolution 2.254 au Conseil de sécurité des Nations Unies, sont les principales raisons de la poursuite du bain de sang en Syrie, de l’exode massif de population et de l’influence croissante des groupes terroristes extrémistes.

Aucune construction d’un État démocratique en Syrie ne passera par l’utilisation d’une force militaire internationale qui bombarde les citoyens sans distinction. La seule sortie de crise possible en Syrie doit être fondée sur des principes moraux incontestables et respectueuse des Droits fondamentaux de l’Homme.

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