De l'Islam en Iran

15/04/2016

Bien que l’Iran ait fondé la première république islamique, on ne peut lui attribuer la paternité de la radicalisation de l’Islam. Théorisé avant la Révolution islamique et importé en Iran à la fin de des années 1960, l’Islam radical, qui est fondamentalement sunnite, n’a guère attiré l’attention des milieux islamistes de l’Iran de l’époque, le chiisme s’accommodant mal d’une grille de lecture essentiellement salafiste. En plus d’une incompatibilité théologique, la lecture salafiste ne pouvait mobiliser la société civile, désireuse de se moderniser. En effet, depuis l’adoption de la première constitution en 1906, la société iranienne s’était considérablement distancée des communautés traditionnelles, des Salafs en particulier.

Plus la société civile moderne s’affirmait, plus l’Islam était perçu comme relevant de la sphère privée et perdait de son influence. Au cours des années 1960, et après plus d’un demi-siècle de gouvernement séculier, l’Iran s’est engagé dans la voie d’une modernisation qui allait le faire sortir de l’orbite de l’Islam. Les réformes du Shah (réforme agraire, émancipation des femmes, etc.) ainsi que de nouvelles mesures pour l’éducation nationale et l’enseignement supérieur, remettaient en cause la domination du clergé. Au moment où l’Iran allait basculer définitivement dans une société sécularisée, la réaction d’une partie du clergé ne s’est pas fait attendre.La première révolte de 1963 menée par l’ayatollah Khomeini, dont le centre névralgique vacillait entre la ville sainte de Qom et le bazar de Téhéran, a été étouffée. L’idéologisation de l’Islam, amalgame d’Islam chiite, d‘idéologie tiers-mondiste et d’idéologie de nébuleuse maoïste-guérilléros, a pris le relais de l’Islam conservatiste du « clergé-bazar ».

Si le conservatisme du clergé-bazar était voué à l’échec, « l’idéologie islamiste », ancêtre de l’islamisme conservateur-révolutionnaire de la république islamique, avait de beaux jours devant elle dans la mesure où, à cause de son ambiguïté fondamentale entre Islam et idéologie progressiste des années 1960 provenant des sociétés occidentales, elle réunissait aussi bien fidèles musulmans conservateurs que guerilleros révolutionnaires.

Cet amalgame a servi de point de ralliement à tous les révolutionnaires. Sans cette idéologie, à la fois moderne et conservatrice, il ne pouvait y avoir de révolution. Une fois le pouvoir en place renversé, l’unanimité devait vite disparaître, chacune des parties pensant pouvoir profiter de cette révolution pour son propre compte. En pratique, cette unanimité ne pouvait qu’éclater et donner lieu à des pluralités d’aspirations et d’intérêts.

La faiblesse de la révolution est venue paradoxalement de sa force ; l’échec de la république islamique est également dû à l’ambiguïté de son idéologie. La société civile iranienne a très vite pris conscience du fait que ni l’Islam conservateur ni l’idéologie révolutionnaire ne pouvaient lui convenir. Mais étant donné qu’un nouveau pouvoir était installé de fraîche date, et de surcroît par une révolution à laquelle a succédé une guerre qui allait durer huit ans, il ne restait aux Iraniens que la désillusion et une nouvelle prise de conscience.

L’amorce de cette nouvelle prise de conscience remonte à la fin de la guerre Iran/Irak, suivie par la mort en 1989 du fondateur de la république islamique, Rouhollah Khomeini. Les revendications de la société civile, mises en sourdine depuis la révolution, ont émergé à nouveau et amené au pouvoir un président réformateur, Hachemi Rafsandjani qui, en retour, par ses réformes, a libéré une partie des forces vives de la nation. Même si les réformes n’avaient pas pour but de sortir de l’Islam, elles n’en ébranlaient pas moins les fondements des principales institutions de la république islamique. Mohammad Khatami, élu le 2 août 1997, a été le premier président porté au pouvoir par la société civile, mais ses affrontements directs avec les conservateurs l’ont mis en échec, amenant au pouvoir le 3 août 2005 un président qui allait prendre en otage aussi bien les conservateurs que la société civile : Mahmoud Ahmadinejad. Le bilan de ses huit années de pouvoir a été un véritable désastre pour le pays, mais a entraîné une accélération dans le processus de la prise de conscience de la majeure partie de la population.

Les élections de 2009 ont été l’apogée d’un processus qui, au cours des deux dernières décennies, avait conduit la société civile à s’émanciper de l’État islamique conservateur-révolutionnaire. Pendant ces deux décennies, des nouveaux acteurs sociétaux, plus particulièrement les jeunes et les femmes, sont apparus sur la scène politique iranienne, avec deux caractéristiques principales :  le refus des idéologies sociales et de la voie révolutionnaire, l’aspiration à une société ouverte et aux libertés individuelles, la préférence pour les réformes. Le caractère semi-totalitaire de l’État islamique et l’illusion islamiste de la classe dirigeante ont empêché les détenteurs du pouvoir d’analyser de manière réaliste l’évolution de la société iranienne. La réponse à la protestation de 2009 contre la manipulation des résultats, connue sous l’appellation du Mouvement vert, a été la répression et la promotion du gouvernement d’un petit apparatchik de l’aile radicale du régime islamique, sans pour autant entièrement vaincre ses opposants.

Les deux mandats d’Ahmadinejad ont mis fin à toutes les illusions sur lesquelles la république islamique avait été fondée : corruption généralisée sans précédent, incompétence des dirigeants et du gouvernement. Aucune illusion ne pouvait résister au constat d’un tel désastre, et les élections présidentielles de 2013 ont été l’occasion pour la société civile, et plus particulièrement pour la jeunesse et les femmes, de montrer à quel point elles évoluaient hors de la république islamique et de son idéologie.

En examinant les vingt dernières années de l’Iran, on peut se demander si la révolution islamique n’était qu’une parenthèse dans la vie politique iranienne, même si elle est encore loin d’être fermée. Sans s’aventurer dans un pronostic quelconque, on peut affirmer que le divorce entre l’idéologie islamiste-révolutionnaire et l’Iranien moyen est désormais prononcé et que l’Iran est en train de devenir enfin un « pays » dont la société civile est partiellement coupée des organes de direction. Tout porte donc à croire qu’au moment où la tentation islamiste grandit presque partout en terre d’Islam, l’Iran sort, tant bien que mal, de la république islamique.

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