L'entretien

15/04/2016

Quels commentaires vous suggèrent la contribution de Javad Tabatabai?

Je suis tout à fait d’accord avec sa description des efforts continus de la société iranienne pour se dégager peu à peu de l’emprise d’un régime religieux. Bien entendu, les différents segments de la société évoluent à différentes vitesses. Les classes moyennes de Téhéran sont à la pointe du mouvement, les choses vont plus lentement ailleurs. Mais dans un délai assez proche, l’Iran devrait produire la première société postislamique du monde arabo-musulman.

Comment retracer une telle évolution sur plus de 35 années ?

Javad Tabatabai rappelle la force incroyable de la vague populaire qui a emporté le régime du Shah à la fin des années 1970. L’unanimité de l’époque couvrait, bien entendu, un flou certain sur la façon dont tout ceci finirait par se traduire dans la réalité. Mais les observateurs étrangers ne pouvaient qu’être extraordinairement impressionnés, même s’ils avaient du mal à définir l’objet politique non identifié qu’était cette « révolution religieuse » en train de se déployer sous leurs yeux.

Il est intéressant de revisiter les réactions des intellectuels français à cette époque. On y retrouve un clivage familier entre une sensibilité de type identitaire, défensif, et une sensibilité inclusive, travaillant à la compréhension de l’autre. Les tenants de la première ligne ont refusé toute légitimité à cette révolution iranienne, vue comme une rechute dans l’obscurantisme. Les seconds, inspirés par Michel Foucault, parti sur place comme journaliste, ont au contraire salué la rupture avec un régime qui, sous couvert de modernisation, associait despotisme et corruption. Même si beaucoup de naïvetés émaillent les articles de Foucault, il a eu des intuitions justes, par exemple quand il décrit cette révolution comme « le rejet par toute une culture et tout un peuple d’une modernisation qui est en elle-même un archaïsme ».

Et après le retour de Khomeyni, la victoire des Religieux ?

L’on tombe de haut… l’Iran s’engage alors dans un cycle révolutionnaire classique : après l’unanimité contre le tyran, les factions victorieuses s’affrontent de plus en plus violemment, la révolution commence à dévorer ses propres enfants, les Religieux l’emportent sur les Progressistes. Il y a aussi le zèle prosélyte, les défis lancés aux oppresseurs de la région et du monde, puis la levée en masse contre l’envahisseur, en l’occurrence Saddam Hussein. L’apaisement vient à l’issue d’une guerre épuisante de huit ans, le régime s’installe alors dans la durée et se bureaucratise.

Précisément, comment ce régime dont on a si souvent prédit, et même encouragé, la chute depuis l’extérieur, a-t-il pu durer ? Malgré ses tares, malgré ses crimes, les Iraniens reconnaissent un mérite à la Révolution islamique : celui d’avoir marqué l’accession du pays à la véritable indépendance, après un siècle et demi d’humiliations infligées par la Russie et l’Angleterre, puis par les États-Unis. Ils ont, par exemple, vécu les pressions extérieures pour les faire renoncer à leur programme nucléaire comme un avatar des vieilles politiques coloniales tendant à maintenir l’Iran dans un état d’éternelle arriération. D’où, sur un tel point, leur soutien assez massif au régime.

Et puis, sur beaucoup de sujets, la République islamique a poursuivi l’œuvre du Shah, de la même façon que la Révolution française, selon l’analyse célèbre de Tocqueville, a continué l’œuvre de construction de l’État entreprise sous l’Ancien régime. Elle a fortement investi dans l’instruction publique et l’enseignement universitaire, maillé le territoire d’infrastructures, apporté l’électricité jusqu’aux plus petits villages, et même mené jusque récemment une politique volontariste de contrôle des naissances. Le programme nucléaire actuel est la simple mise en œuvre du projet dessiné dans les années 1970 par le Shah.

Et les droits de l’Homme ?

C’est un des aspects les plus noirs de la République islamique. Ce pays qui se considère comme le plus avancé du monde arabo-islamique exécute un millier de personnes par an. Il emprisonne, juge, condamne sans les garanties minimales d’un état de droit. Il mène une politique de contrôle et de répression des faiseurs d’opinion – intellectuels, artistes, journalistes – au nom de la protection de la Révolution. Il faut dire que le pouvoir judiciaire est le bastion des religieux les plus conservateurs, et qu’il échappe entièrement au contrôle du gouvernement. Ceci étant, il y a une lente évolution des mentalités. Les gens commencent ainsi à se poser des questions sur la pertinence d’une politique d’exécution systématique des trafiquants de drogues, alors qu’elle n’a en rien fait baisser une consommation massive, qui ronge la jeunesse du pays.

37 ans après la chute du Shah, traçons un bilan…

Comme révolution, la République islamique a échoué dans son ambition de fonder, dans l’esprit de Montesquieu, sa légitimité sur la vertu. Elle est retombée dans la corruption que les révolutionnaires dénonçaient du temps du Shah. Elle a également échoué à répandre sa vision de l’Islam au-delà de quelques groupes chiites, notamment le Hezbollah libanais, à la création duquel elle a largement contribué. Mais comme État, la République islamique, après bien des soubresauts, se rapproche de la normalité. C’est un système lourd d’arbitraires, mais pas totalitaire. L’Islam, par son respect de la vie privée, le retient de s’emparer des individus corps et âmes. Et la vigueur des luttes de factions en son sein le protège de la sclérose. Les élections sont très encadrées, mais elles offrent des bouffées de vie démocratique. Leurs résultats réservent régulièrement des surprises, c’est un bon signe. Sur le plan extérieur, la population iranienne ne veut plus payer en isolement et en sanctions l’intransigeance du régime. Même si les éléments les plus conservateurs résistent, une ouverture progressive est inéluctable.

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