L'entretien

21/03/2016

Retrouvez-vous, dans la réaction française aux attentats de 2015, des caractéristiques du rapport que nous entretenons avec notre histoire et notre mémoire postcoloniales ?

Tout à fait. Selon moi, les réactions post attentats sont très symptomatiques de la manière particulière dont la France traite son histoire coloniale, son rapport au monde arabe et à l’Algérie en particulier.

Si, après les attentats de janvier 2015, c’est l’unité nationale qui a primé, la réaction aux attentats de novembre a mis en avant des clivages profonds et propres à la société française. On peut voir se dessiner inconsciemment dans les réponses que le pouvoir oppose au terrorisme des conséquences de la guerre d’Algérie, cela à deux niveaux différents mais fort révélateurs.

En premier lieu, le pouvoir exécutif a privilégié, au-delà de l’état d’urgence prolongé, le symbolique – notamment en proposant la déchéance de la nationalité pour les terroristes. Aussi quand je parle de conséquences inconscientes de la guerre d’Algérie, je n’ai pas uniquement en tête les mesures répressives autorisées par l’état d’urgence mais le fait que, lorsqu’on examine l’histoire de la résolution de la guerre, la question de la double nationalité ait été au centre des débats parlementaires ayant abouti aux accords d’Evian paraphés par les représentants du gouvernement français et du Front de libération nationale algérien en mars 1962.

Lors du débat à l’Assemblée nationale portant sur ce texte, les arguments présentés par les députés qui défendaient l’Algérie française ont porté sur le fait que les pieds noirs – « les Européens » d’Algérie – auraient la double nationalité, algérienne et française. Le texte prévoyait en outre que nul ne perdrait, contre sa volonté, sa nationalité française ou sa citoyenneté. Les adversaires du texte, en se saisissant de la question de la double nationalité, insistèrent sur le fait que le texte marquait une rupture avec l’histoire de la nationalité et de la citoyenneté françaises depuis la Révolution. C’est un épisode peu connu du grand public mais la fin de la Guerre d’Algérie qui a été vécue comme un traumatisme politique par les rapatriés ou l’extrême-droite les a conduit à méditer de telles questions avec amertume. Ce qui explique en bonne partie pourquoi l’idée de la déchéance de la nationalité a surgi à l’extrême droite. Ce qui est surprenant aujourd’hui, c’est qu’elle soit reprise par un exécutif de gauche argumentant lui aussi dans un système de référence républicain.

L’autre conséquence de la Guerre d’Algérie a-t-elle à voir avec le fonctionnement postcolonial du modèle français d’intégration ?

Il ne faut pas taire les raisons pour lesquelles tellement de Français, notamment ceux d’origine algérienne ou « coloniale », se sentent trop souvent marginalisés par le modèle social ou le jeu politique en France. Pour autant, je pense que le modèle d’intégration français n’est pas complètement en panne. Les statistiques sont à cet égard frappantes : la plupart des personnes issues de l’immigration, qu’elles soient musulmanes ou non, se sentent très françaises. De l’extérieur, on a vraiment l’impression que le modèle d’intégration est un modèle efficace car les citoyens, même issus de l’immigration, ont le sentiment d’appartenir à la France.

Cela dit, il existe de fortes discriminations à l’égard de ces populations qui se sentent françaises, et qui sont choquées de subir de telles différences de traitement, qu’elles soient vraies ou non, parce qu’elles sentent qu’elles appartiennent avant tout et fondamentalement à la France. Et je comprends ce sentiment, car il est vraiment choquant de se sentir appartenir à une nation, d’avoir une identité qui est nationale, et de subir des inégalités de manière aussi discriminante.

Il n’y a qu’à regarder le nombre de personnes politiques ou publiques issues de la diversité en France : ils sont ultraminoritaires ! Aux Etats-Unis, la discrimination positive prévaut et on cherche à imposer la diversité, même si cette manière de faire présente quelques inconvénients. Il est intéressant de remarquer l’absence totale, dans le débat français, d’une telle discussion.

Il est également très intéressant de constater comment la lutte pour la laïcité, combat historique où l’ennemi a été une des institutions les plus puissantes du monde, l’Eglise catholique, a été recentrée sur un groupe de personnes, les musulmans en France, qui détiennent très peu de pouvoir. Et de constater que cette minorité n’a aucun moyen d’agir concrètement au niveau politique, comme si la laïcité lui coupait toute perspective d’actions concrètes.

Mon sentiment est que ces sujets intéressent très peu en France. Ce désintérêt dit énormément de choses sur le fonctionnement et la reproduction de votre modèle d’intégration, de votre appareil politique et de la représentation démocratique de vos élus. Or il est fondamental que les politiques et les citoyens s’en emparent car, ce dont il est question ici, c’est de savoir comment vivre ensemble, et bien vivre ensemble. Il ne faut pas laisser les médias sensationnalistes ou les polémistes accaparer ce sujet, car il concerne votre capacité à créer ensemble une société juste et accueillante.

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